commentaire de la légende du "soleil dogon"
                                                        (par Philippe Doussin)

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"Cette légende est remarquable, car on retrouve tout le symbolisme traditionnel. Voilà comment peut être lue cette légende." (Philippe DOUSSIN)

C'était il y a très longtemps. A l'époque où le ciel était proche de la terre, si proche que, le soir, les mères décrochaient les étoiles pour que les enfants jouent avec avant de s'endormir.
Au début du cycle de la présente humanité, les hommes savaient se mettre sans aucune peine (car le Ciel et la Terre sont proches « de l’homme ») en contact avec le domaine métaphysique (le ciel), car ils n’étaient en rien différents de l’homme primordial (l’état édénique, appelé généralement dans tous les peuples traditionnels « l’ancêtre ») en lien permanent avec l’Être (et le Principe Suprême). Les enfants naissaient déjà dans cet état, et toutes les possibilités spirituelles (les étoiles) leurs étaient si aisément accessibles qu’ils en jouaient.

A cette époque, donc, brillaient 10 soleils au firmament.
La lumière spirituelle était diffusée (donc leur appartenait intimement) par tous les êtres (dans la tradition extrême-orientale 10 est défini comme le nombre qui contient tous les autres nombres et par extension est le symbole de la totalité cosmique), mais cette multitude n’était qu’apparente et était finalement contenue indistinctement dans le firmament.

Un jour, un chasseur aussi impudent qu'adroit, tira des flèches sur ces soleils. L’être devenu chasseur, c'est-à-dire descendu au niveau de l’individualité, usa de l’espace et du temps (la flèche en mouvement est un symbole pour désigner l’espace – la trajectoire – et le temps – la succession des positions. Elle est aussi un symbole de l’axe du monde, ce qui signifie que si l’homme tire une flèche vers le soleil - image du Principe dans la manifestation - c’est qu’il s’est éloigné de celui-ci).
Les deux extraits ci-dessus peuvent être aussi traduits de la sorte : Les possibilités de manifestation contenues indistinctement dans le Principe, en se distinguant par la descente le long de l’axe du monde, donnent naissance à la multitude des êtres.

Il en tua neuf, le dixième put échapper au massacre et s'enfuit pour se cacher. Le Principe, par le sacrifice de son unité, donne vie aux êtres individualisés, mais il n’est pas atteint dans son intégrité par ce sacrifice puisqu’il reste toujours au moins un soleil. Ou si l’on prend encore un autre point de vue, la multiplicité ou la distinction n’est qu’apparente et lorsque l’on a tué toutes les distinctions il reste l’unité (un seul soleil) inaccessible et cachée aux yeux des profanes (ceux qui veulent rester comme le chasseur, c’est-à-dire à tirer des flèches, donc dans le monde de l’espace et du temps, de la forme).

Alors la nuit s'installa. Et le froid. Sans soleil, les cultures dépérirent.
On tue la distinction par le renoncement au monde de la forme, au monde de la manifestation qui se trouve sous le soleil. Ce qui est finalement une mort à ce monde et nécessite de passer au-delà du soleil.

Les Hogons se réunirent, et adressèrent force prières et accomplirent de nombreux sacrifices pour supplier le soleil de réapparaître.
Pour passer au-delà du soleil et voir briller une autre lumière, il faut accomplir des actes conformes aux cycles cosmiques, ou conformes à ce que le Principe Suprême a accompli par son sacrifice pour faire naître la distinction. Il faut aussi tendre vers le domaine de la métaphysique par la concentration de toutes les modalités de son individualité (la prière). La supplication est une orientation délibérée de l’intention de l’individu vers le domaine spirituel. On peut voir aussi que la flèche tirée dans le soleil est le 7ème rayon solaire qui est la voie qui mène dans le domaine sub-solaire, et montre que si l’homme est descendu au stade de l’individu distinct du reste du monde, il peut aussi remonter vers les états supra-humains.

Magnanime, celui-ci prit pitié des Hommes et accepta de revenir briller à nouveau.
Si l’individu est qualifié, c’est à dire si ses possibilités propres le lui permettent (c’est ce qu’il faut entendre par « Magnanime » et « Pitié », qui indiquent que l’homme ne peut que se conformer au Principe qui lui donne forme qui est nécessairement hors de sa volonté propre et donc supra-humain), alors il retrouvera son état d’homme primordial, qui jadis lui était octroyé dès sa naissance.

Pour le remercier et commémorer cet évènement, et rappeler l'alliance passée avec l'astre du jour, un forgeron créa ce bijou, toujours porté par les Dogons en souvenir.
L’art traditionnel est une voie (authentiquement initiatique) qui, par l’accomplissement d’une œuvre conforme au Principe (dont l’image dans notre monde est le Soleil) et le maintien du lien qui lui a été confié sous forme d’Influences Spirituelles (l’alliance) au moment où l’homme quitta l’éden, permet de retrouver l’état d’homme primordial.

(Merci à Philippe DOUSSIN)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à propos du pendentif dit "soleil dogon"...
«Introduction à l'étude du mythe du Soleil Dogon
»
                                               
         
(par Philippe Doussin)

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L'art traditionnel, un langage Universel
Quand on regarde une œuvre d'art traditionnelle, on est toujours saisi par sa beauté, par son incroyable force d'expression, et par cet indéfinissable mystère qui s'en dégage. Mais on ne peut s'arrêter à ces simples constatations : de beauté, de force et de mystère, sans quoi nous n'apprendrions rien de cet objet qui semble vouloir interroger et stigmatiser notre intellect. En nous tournant vers le monde moderne nous percevons immédiatement que plus rien autour de nous n'est semblable à ces objets où l'on discerne la profondeur de réflexion qui a présidé à leur manufacture. Nous comprenons que l'artisan les a façonnés avec des gestes qui n'avaient rien de machinaux, et que toute sa détermination, germait à la source de la recherche de l'accomplissement d'une œuvre à l'image d'un archétype Universel. Il n'est point couvercle (en bois) mangbetu (pygmées de RDC, ex-Zaïre)besoin d'avoir étudié l'art pour percevoir qu'une courbe est pure, que les proportions sont équilibrées, que les couleurs sont harmonieuses, qu'une mélodie est envoûtante, que les idées d'un poème s'enchaînent magiquement, que l'histoire d'un mythe conte l'histoire primordiale. Notre œil intérieur a compris, sans que notre raison n'en sache rien, qu'il y a là, devant nous, une Vérité inaltérable et immuable, qui ne dépend ni des modes, ni des courants de pensée, et que cet objet traditionnel parle un langage Universel. Pourtant, nous, hommes modernes, sommes devenus des étrangers à ce langage, qui semble réveiller en nous, le temps d'une pulsation infinitésimale, un souvenir primordial. Mais très vite la fureur de la vie extérieure résonne dans le silence mystérieux qui s'était introduit fugacement par une faille abyssale, dans le firmament de l'espace et du temps de notre conscience. Alors, nous poursuivont notre chemin un peu honteux de n'avoir pas compris.

La Beauté et la Connaissance
La cause de notre ignorance peut trouver un début d'explication dans les propos d'un Amérindien Shuar qui expliquait à un journaliste certains rites de sa tradition :
" L'étranger ne comprend les choses qu'avec ce qu'il sait "
Ceci peut être prolongé par Saint Thomas d'Aquin : " Le concept de l'intelligence est la similitude de la chose connue". (Somme Théologique, Q27, A. 2).
Ces assertions exposent parfaitement la problématique du rapport de l'homme à la Connaissance dans son acception la plus universelle. Pour comprendre, il faut devenir familier avec l'objet de connaissance au point de s'identifier à lui. Mais aussi, l'intelligibilité de ce que nous observons se fait à travers la similitude que nous pouvons établir avec un " archétype universel " qui fait que chaque chose est définie par une forme qui lui est propre. Ainsi les œuvres traditionnelles qui nous sont étrangères, nous renvoient à notre propre ignorance de la nature de l'esprit d'où elles ont germé. Seule la Beauté sous toutes ses " formes " nous rappelle qu'il existe des idées que l'on connaît indépendamment de tout savoir analytique et discursif. Et cette beauté établit une relation inaliénable avec la Connaissance. C'est ce qu'affirme Saint Thomas d'Aquin : " le beau concerne la faculté de connaissance ", " c'est la connaissance qui rend l'œuvre belle ".
Cette réciprocité de la connaissance et de la beauté, permet de mettre en lumière les véritables motivations des artisans traditionnels. À travers le travail sur la beauté, c'est une ascension vers la connaissance qui est entreprise. Et lorsque l'on pénètre les significations des œuvres, on s'aperçoit que ce sont les concepts métaphysiques de leur doctrine qui sont mis en scène. En allant encore un peu plus loin dans la compréhension de l'esprit qui anime les artisans, on ne tarde pas à percevoir que cet élan vers la perception intime de la doctrine et des vérités qui y sont inscrites, est la quête de tout un chacun. Chaque individu du peuple traditionnel trouve une profession (qui est alors un véritable outil de réalisation métaphysique) en rapport avec sa nature profonde de manière à ce que toutes les activités extérieures et les objets qui en sont issus s'harmonisent et favorisent la méditation intérieure pour tendre vers une parfaite conformité avec les principes premiers de sa tradition. Mais cet effort, s'il est entrepris, présuppose d'avoir conscience que les fruits que l'on peut retirer de la connaissance sont sans commune mesure avec tout ce que peut donner comme perspective la jouissance des sens ordinaires.

L'Esprit traditionnel, l'Homme en lien avec l'Unité
À ce stade de notre exposé, il est très important d'attirer l'attention sur certains aspects de l'esprit traditionnel qui sont totalement ignorés ou incompris (donc déformés) par les modernes, qui ne conçoivent rien au-dessus de la religion telle qu'elle est vue en occident.
Tout d'abord, il faut bien saisir que le cœur des doctrines des peuples traditionnels, est toujours métaphysique (ce qui est au-delà de la physique matérialiste) car l'Univers et ce qui a présidé à son émergence, ne peuvent être d'ordre humain ni appréhendés par les modalités ordinaires de l'homme. Ceci peut se comprendre dans la mesure où l'indéfinité de l'espace et du temps ne peut être perçue de manière sensible (par les facultés des sens), comme ne peut être entendu de façon rationnelle l'Infini. L'Univers, manifestation d'une indéfinité de Possibilités, s'étendant sans limite et se déroulant sans commencement ni fin, est bien là une Vérité supra-rationnelle ou supra-humaine, à laquelle seul un état supra-conscient permet d'accéder. Le cœur des doctrines traditionnelles est une expression de cette Vérité, mais comme la nature particulière de celle-ci ne peut être réduite à un exposé rationnel, l'expression est nécessairement synthétique, et le raisonnement permettant de l'approcher par degré, nécessairement analogique.
Un autre point sur lequel il faut insister pour éviter toute méprise, c'est que la nature profonde des doctrines traditionnelles n'est pas dogmatique. En occident, nous n'abordons les fondements doctrinaux de ces peuples qu'à partir des écritures traduites en nos langues non symboliques, et nous tentons de comprendre les principes spirituels métaphysiques à l'aulne des principes religieux dogmatiques de l'exotérisme chrétien. Il y a là une double action déformatrice, d'une part par la perte de la profondeur significative du langage symbolique par l'utilisation d'un langage analytique, et d'autre part par la réduction du domaine d'appréciation à un unique point de vue existentiel (qui est estimé être le plus élevé) lui-même réduit à sa part anthropomorphique. On peut citer A.K. Coomaraswamy pour illustrer ces propos : "Car la chose connue étant dans celui qui connaît toujours et seulement selon son propre mode, l'existence ne peut avoir connaissance que de l'existence" (Une Nouvelle Approche des Védas, p95, Editions Arché). Ceci conduit les occidentaux à déformer les concepts métaphysiques, qui embrassent des domaines infiniment plus Ce «tissu» pygmé mangbetu, en écorce battue puis teintée, provient de RDC (ex-Zaïre).vastes que ceux de la doctrine de l'Être (Dieu), pour les faire rentrer dans des classifications profanes qui sont issues de l'incompréhension inhérente à une approche extérieure, qui elle-même ne s'appuie que sur des interprétations de textes traduits en une langue pour lesquels ils ne sont pas faits. Ainsi, lorsque les doctrines traditionnelles évoquent une pluralité de déités, cela est pris pour du polythéisme, alors que par ailleurs il est toujours énoncé, dans ces mêmes doctrines, qu'il y a un Principe Suprême en dehors duquel il n'y a rien. Pour prendre la tradition Amérindienne comme exemple, combien de fois il a été affirmé qu'elle était panthéiste et polythéiste, alors qu'elle affirme avec force qu'il n'y a qu'un seul Principe Suprême appelé " Wakan-Tanka " en dehors duquel il n'y a rien. Wakan-Tanka, est l'équivalent du Tao de la tradition Extrême-Orientale, de la Haqîqah du soufisme, de Brahma de l'Hindouisme. Tous ces noms qui recouvrent exactement la même signification, désignent un domaine qui s'étend bien au-delà de ce que les occidentaux entendent aujourd'hui par Dieu. Les modernes ne conçoivent rien en dehors de ces deux catégories qu'ils ont définies, le polythéisme et le monothéisme, ignorant totalement que ces deux formes ne sont finalement qu'une réduction d'un théisme plus vaste, qui résorbe ces deux distinctions en une seule doctrine intégralement métaphysique.
Dans celle-ci, une multitude de points de vue s'étendent hiérarchiquement du domaine métaphysique jusqu'au domaine le plus matérialiste. La plupart du temps, il est possible de distinguer deux formes d'expression de la doctrine : l'une, ésotérique, s'adresse aux individus qualifiés pour en percevoir le sens le plus profond et l'autre, exotérique, s'adresse à tous indistinctement. En occident, en des temps très éloignés, sans doute étions-nous un peuple authentiquement traditionnel, où la doctrine ésotérique Celtique maintenait nos ancêtres, par une transmission intégralement orale, en lien avec les Vérités Universelles. Puis vint l'époque où la tradition gréco-romaine prédomina pour dégénérer en une idolâtrie vide de toute perception métaphysique, laissant les hommes s'enfoncer dans l'ignorance et la violence. C'est le christianisme, alors ésotérique, qui revigora le peuple occidental, le remettant en contact avec les domaines spirituels de la métaphysique, et lui permettant à travers des sciences traditionnelles principalement Orientales, d'avoir des individus en lien avec le Principe Suprême. Mais, la fin du moyen âge (qu'il faut situer au XIVe siècle), sonna le glas de cette époque où la Beauté imprégnait tout le peuple, et où l'ésotérisme Chrétien disparut définitivement, laissant place à une forme exotérique qui inévitablement devint de plus en plus moralisante et dogmatique.

Esotérisme-Exotérisme deux formes d'expression indissociables
En Extrême-Orient, la forme ésotérique est la doctrine Taoïste qui, lorsqu'elle pris tardivement une forme écrite, reçu le terme générique de Tao-Te-King de Lao-Tzeu. La forme exotérique quant à elle s'exprima à travers la doctrine Confucianiste, et il est facile de voir, alors, que l'exotérisme n'est pas nécessairement religieux. Chez certains peuples la distinction n'est pas aussi nette. Par exemple, chez les Amérindiens ou chez les Hindous, il est difficile d'établir une séparation entre les deux domaines de la tradition, tant la doctrine s'exprime à travers chaque modalité de la vie de ces peuples.
Ceci nous permet d'aborder un autre point capital, qui est le mode de transmission de la doctrine, et plus particulièrement, de la part la plus profonde de celle-ci, c'est-à-dire celle en lien avec le domaine métaphysique. En Occident, nous pensons que le seul moyen de transmission valable est l'écriture, mais dans les peuples traditionnels elle s'opère d'une toute autre façon, et cela, en raison de la nature même de ce qui est à transmettre. Comme nous l'avons dit précédemment, les Vérités Universelles sont supra-humaines et supra-rationnelles, aussi leurs supports d'expression doivent être de même nature. Nous comprenons alors que l'écriture alphabétique qui met en œuvre un raisonnement discursif et analytique, ne peut convenir pour transmettre ce qui est en rapport avec l'indéfini et l'infini. Comment donc enseigner ce qui n'a pas de limite (dans une certaine dimension) par la méthode analytique ? Il faudrait pour cela parcourir toutes les possibilités. Mais l'indéfinité même des possibilités interdit d'envisager cette méthode. La transmission de la connaissance traditionnelle ne peut se faire que par intégration et synthèse, c'est à dire par l'étude des principes transcendantaux qui sont la source de l'indéfinité des possibilités.

La transmission de l'indéfinité
Il est des choses qui ne peuvent s'exprimer par aucun mot et qui pourtant sont tout ce qu'il y a de plus réel, mais qui resteront toujours mystérieuses. Le génie d'un artisan est de ces choses-là. Nous pouvons éclairer ces propos à l'aide d'un texte Taoïste, qui nous aidera à comprendre que les écrits, de quelque nature qu'ils soient, sont impuissants à communiquer une connaissance métaphysique :
" Un jour, tandis que le duc Hoan de Ts'i lisait, assis dans la salle haute, le charron Pien travaillait à faire une roue dans la cour. Soudain, déposant son marteau et son ciseau, il monta les degrés, aborda le duc et lui demanda: Qu'est-ce que vous lisez là? - Les paroles des Sages, répondit le duc.
- De Sages vivants? demanda Pien.
- De Sages morts, dit le duc.
- Ah! fit Pien, le détritus des anciens
- Irrité, le duc lui dit: Charron, de quoi-te mêles-tu? Dépêche-toi de te disculper, ou je te fais mettre à mort.
- Je vais me disculper en homme de mon métier, repartit le charron. Quand je fabrique une roue, si j'y vais doucement, le résultat sera faible; si j'y vais fortement, le résultat sera massif; si j'y vais, je ne sais pas comment, le résultat sera conforme à mon idéal, une bonne et belle roue; je ne puis pas définir cette méthode; c'est un truc qui ne peut s'exprimer; tellement que je n'ai pas pu l'apprendre à mon fils, et que, à soixante-dix ans, pour avoir une bonne roue, il faut encore que je la fasse moi-même. Les anciens Sages défunts dont vous lisez les livres, ont-ils pu faire mieux que moi? Ont-ils pu déposer, dans leurs écrits, leur truc, leur génie, ce qui faisait leur supériorité sur le vulgaire. Si non, les livres que vous lisez ne sont, comme j'ai dit, que le détritus des anciens, le déchet de leur esprit, lequel a cessé d'être". (Tchoang-Tzeu, ch 13- I, "Les Pères du Système Taoïste", Léon Wieger).
Ici, comme dans tout texte traditionnel, les éléments mis en scène sont des symboles puissants, jamais pris au hasard, qui expriment, concomitamment à leurs significations triviales, des vérités d'un ordre supérieur. Qu'un charron serve de support pour illustrer la nature de ce qui est en jeu dans la transmission d'une connaissance métaphysique (le génie) n'est pas fortuit, car dans les peuples traditionnels la roue est le principal symbole des cycles cosmiques. Dans l'extrait que nous venons de donner est exprimé que les livres sont impuissants à transmettre cet héritage supra-humain (" leur supériorité sur le vulgaire ") qui fait que la réalisation de la roue sera Parfaite (" le résultat sera conforme à mon idéal ", on retrouve le concept d'archétype). De surcroît, on doit comprendre qu'il ne faut pas s'arrêter uniquement à la confection matérielle de la roue, mais bien considérer, aussi, sa signification transcendante. C'est donc lorsque l'individu aura unifié tous ses rythmes aux rythmes cosmiques qu'il atteindra la Perfection. Ce parcours de l'individu vers la Perfection est également d'ordre supra-humain, puisqu'il ne dépend aucunement de la volonté humaine, sans quoi le Charron aurait pu le faire emprunter à son propre fils. Ce dépôt (le génie) que le Charron a reçu des Sages défunts, ne peut s'exprimer par aucun mot et demande l'investissement de toute une vie.
Il est écrit, ici, irréfutablement que les doctrines traditionnelles ne sont pas prosélytes, car ceux qui atteindront la perfection sont rares et cette élection ne dépend d'aucun caractère de filiation humaine. C'est dire que la transformation de l'individu pour se mettre en conformité avec les cycles de la Roue Cosmique, ne peut être accessible à tous et tout prosélytisme est implicitement interdit. Atteindre ce but suprême n'est pas même certain pour ceux qui sont très avancés sur cette Voie, car le vieux charron doit encore " travailler " (continuer à faire la roue lui-même, c'est-à-dire continuer son apprentissage). On voit aussi qu'il n'y a aucun dogmatisme, car il est impossible de définir les règles qui permettront à un individu d'atteindre la Perfection, sans quoi ces règles auraient été écrites dans des livres. Nous pouvons ajouter que la liberté de parole du charron, hiérarchiquement inférieur au duc quant à sa situation sociale, montre bien que, pour un peuple traditionnel, ce qui est au-dessus de tout est la Vérité, et que le charron ne sera pas puni s'il dit la vérité. On peut retirer de ce rapport de force entre les deux protagonistes, la notion "d'Acte de Vérité" où le "connaissant", lorsqu'il agit, engage la totalité de son être et lorsque cet engagement est la Vérité, aucun obstacle (pas même la hiérarchie sociale) ne peut s'opposer à lui.
Nous saisissons que le génie dont il est question dans l'extrait, est en quelque sorte une entité vivante, presque palpable, et qu'il est bien plus qu'un simple concept littéral, ou de simples dispositions psychologiques. Les différentes traditions ont donné un nom à cette entité. On l'appelle Influences Spirituelles en Occident, Chenn pour la doctrine Extrême-Orientale, hokshichankiya (Semence Primordiale) pour la doctrine Amérindienne, et Barakah pour le Soufisme de la tradition Islamique.
Si l'on veut tenter de synthétiser la définition d'un art ou d'une science traditionnelle, on peut dire qu'il s'agit d'une science des rythmes qui, par son exercice sous les Influences Spirituelles de la tradition qui lui a donné vie, permet à un individu, s'il est qualifié, de s'élever vers les connaissances métaphysiques. Cette élévation est le parcours d'une Voie initiatique, qui transforme (à prendre au sens étymologique "passer au-delà de la forme") l'individu qui la suit pour lui permettre d'ouvrir sa conscience à une perception supra-humaine dans un premier temps, puis, dans un deuxième temps, de s'identifier intégralement au Principe Universel afin de réaliser la " Délivrance " des limitations intrinsèques au domaine de la Manifestation Universelle.

Les Voies arts et sciences du rythme
Sans entrer dans les détails, on peut dire que toutes les traditions proposent trois types de Voies qui sont en rapport avec la hiérarchie principielle Universelle, Ciel-Homme-Sol ; ce sont les Voies métaphysiques, les Voies Guerrières et les Voies Artisanales. Les sciences des rythmes sont alors en rapport respectivement avec l'Essence, l'Energie et la Matière. On comprend que lorsque l'artisan (sculpteur, peintre, …) réalise une œuvre conforme aux archétypes universels par la mise en scène d'une harmonie des proportions, il réalise par transsubstantiation une transformation de son individualité. De la même manière, un guerrier ou un danseur, lorsqu'ils s'accordent avec les gestes du sacrifice primordial qui a présidé à la distinction des êtres dans le courant des formes de la manifestation, quand ils miment les lois énergétiques qui régissent le domaine entre Ciel et Sol, alors ils s'identifient à l'effort immanent du Moteur Immobile, à l'activité non agissante du moyeu de la Roue Cosmique. Enfin, le Sage intégrant en lui la Force du Guerrier et la Beauté produite par l'Artisan, unissant et conciliant tous les opposés, s'identifie au Principe Suprême. Ainsi un objet usuel, une sculpture, une peinture, une danse, un morceau de musique, un poème, un mythe, … sont des symboles traditionnels, contenant une part de la Connaissance Universelle. Ils sont des objets de méditation, et l'on comprend que celui qui use de l'objet peut, par sa contemplation, s'élever spirituellement. Mais il devient aussi évident que celui qui a manufacturé l'objet ou l'œuvre, par cet effort conforme à l'Effort Universel, s'identifie à l'Être, Principe de toute chose, c'est-à-dire raison d'être de toutes choses et de l'effort qui meut toutes choses.

Le mythe, un rythme archétypal de l'Histoire
Alors le mythe est bien autre chose qu'une simple légende romancée ou qu'une fable fantaisiste, il est un rythme d'histoire archétypale, qui conte une part des lois universelles. Il est intéressant de comparer l'étymologie des mots grecs desquels sont issus "mythe" et "fable". "Fabula" est tiré de "fari" qui signifie parler alors que "Muthos" est tiré de la racine "mu" qui représente la bouche fermée et désigne le silence. Il y a bien là, une opposition très nette entre les deux mots et d'un point de vue métaphysique et initiatique les conséquences sont considérables. Que Mythe soit en lien avec le silence est bien signifier que sa fonction est d'exprimer par le symbole et l'analogie une vérité que l'on ne peut rendre en "parlant" (par le langage ordinaire). D'autre part, le Silence est souvent utilisé pour permettre d'appréhender les concepts d'Être et de Non-Être, de Manifestation et de Non-Manifestation. En effet, le Silence est le Principe de tous les sons, de ceux qui se manifesteront effectivement, de ceux qui sont "manifestables" mais qui ne se manifesteront jamais, mais aussi de tous ceux qui ne sont pas "manifestables". Il est intéressant de noter aussi, que "mueô" désigne initier (aux mystères) et sous-entend à la fois instruire sans parole (ce qui est le propre de l'enseignement traditionnel) et consacrer (rendre sacré). Nous voyons à travers toutes ses considérations que la fonction du mythe est bien plus profonde que ce que l'on peut imaginer de nos jours où tout lien avec la métaphysique a été rompu. Un mythe a une fonction d'enseignement, de transmission d'une connaissance inexprimable par les moyens ordinaires. Il est un support de méditation permettant de faciliter le cheminement spirituel du néophyte qui reçoit l'instruction silencieuse de son Maître (les Influences Spirituelles). Pour compléter toutes ces considérations, voir "Aperçu sur l'Initiation, Chap. XVII, René Guénon, Editions Traditionnelles".
Le Mythe du Soleil Dogon est bien de ce genre là et nous allons voir comment il peut être lu. Il est bien évident que la lecture que nous allons en faire n'est pas exhaustive, et bien au contraire, il est même souhaitable qu'elle en appelle d'autres. Car le mythe étant un Principe Universel, un Rythme Archétypal, une Loi Universelle, il est susceptible d'une multitude (indéfinie) d'applications diverses, complémentaires et non contradictoires.

Bibliographie

La philosophie Chrétienne et Orientale de l'Art, A.K.Coomaraswamy, Editions Prades
Hindouisme et Bouddhisme, Editions Folio Essais
La Doctrine du Sacrifice, Editions Dervy
Une nouvelle approche des Védas, Editions Arché

L'Art du Monde, Luc Benoist, Editions Gallimard

Les Symboles Fondamentaux de la Science Sacrée, René Guénon, Editions Gallimard
Orient et Occident, Editions Guy Trédaniel
Introduction générale à l'étude des doctrines Hindoues, Editions Guy Trédaniel Aperçu sur l'Initiation, Editions Traditionnelles
Les états multiples de l'être, Editions Guy Trédaniel
Le Principe du calcul Infinitésimal, Editions Gallimard
Le symbolisme de la Croix, Editions Guy Trédaniel

La Voie Métaphysique, Matgioi, Editions Traditionnelles
La Voie Rationnelle, Editions Traditionnelles

Les Pères du Système Taoïste, Léon Wieger, Editions Belles Lettres

Elan Noir Parle, Black El, Editions Le Mail
L'Héritage Spirituel des Indiens d'Amérique, Joseph Epes Brown, Editions Le Mail L'oiseau Tonnerre, Paul Coze, Editions Je Sers

Les quatre âges de l'humanité, Gaston Georgel, 2ème édition (Revue et complétée), Editions Arché

Les Cycles du Ciel et de la Terre, Serges Desporte, Editions Sully

aller encore + loin, + profond !!!           (Merci à Philippe DOUSSIN)

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quelques réflexions complémentaires sur...
la métaphysique et la cosmogonie Dogon      

par Philippe Doussin

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Remarques préliminaires
             
Contrairement à ce que l'on " croit " parmi les peuples modernes, les peuples traditionnels, auxquels on affuble généralement le qualificatif dégradant de " primitifs ", ont une pensée dont la subtilité et la profondeur dépassent tout ce que l'on peut imaginer. Les Dogons n'échappent pas à cette nature de pensée, et lorsque l'on plonge dans leur doctrine métaphysique on ne tarde pas à constater qu'elle n'a rien à envier au Taoïsme, à l'Hindouisme, à l'Islam ou aux doctrines Amérindiennes. On constate également que leur métaphysique exprime les Vérités Universelles communes à tous les peuples traditionnels de la Terre, dans le langage qui s'est fait entendre quand l'Effort Existentiel s'est manifesté dans le pays des ancêtres primordiaux Dogons. Ce langage a pris la couleur du lieu où il a émergé, la tonalité du moment où il a commencé à vibrer. Il est donc fait de la chaleur du Mali, des Ocres des sables, du Noir des rochers, du Rouge de la viande, du sang, du feu, du soleil et des fibres des premiers vêtements des Dogons, et de la fraîcheur des mares et du Niger. Mais il y a plus dans ce langage, parce que l'Effort Universel qui a fait se distinguer les choses, non-pas du chaos dans l'acception négative du terme, comme le conçoivent si improprement les Occidentaux, mais de " l'indistinction " cet état ou tout est maintenu en parfaite harmonie - symbolisé dans la doctrine Dogon par un Ovale vertical (l'œuf du Monde) et son grand Axe (Amma dans l'obscurité Originelle) - parce que donc, l'Effort Universel c'est manifesté en un Verbe inaudible, puis en un Verbe audible, qui précéda le Cosmos lui-même. C'est pour cela que dans toutes les langues Sacrées comme celle des Dogons, il y a des mots et des mythes pour saisir la cause primordiale du monde.

             Les doctrines traditionnelles métaphysiques ne sont pas des croyances, mais le dépôt et la transmission d'une Connaissance de l'histoire de l'ordonnancement de l'Univers, qui dépasse nécessairement ce que l'homme peut appréhender par ses facultés sensibles et par le raisonnement analytique et discursif. Les modernes ne concevant rien au-dessus de la religion (telle que nous la vivons aujourd'hui) qui ne dispense plus depuis la Renaissance qu'un enseignement exclusivement exotérique, ne parviennent pas à saisir la dimension bien supérieure d'une doctrine métaphysique dispensant un enseignement ésotérique, tel que celui qui a été véhiculé au moyen-âge à travers les arts et sciences traditionnels qui ont permis aux Maîtres d'œuvres, par une inspiration supra-humaine, de donner vie aux Cathédrales.
             L'histoire des religions que l'on nous enseigne dans le monde moderne, nous laisse penser que les peuples anciens étaient les tenants d'une religion polythéiste, sorte de conception archaïque du monde issue d'individus aux facultés cognitives limitées. Cette science matérialiste, accrochée a une vision " évolutionniste " et " progressiste " de la pensée de l'homme, affirme que le monothéisme (c'est a dire ce qu'il convient d'appeler la lecture dogmatique et exotérique de la doctrine du peuple Blanc) est le signe d'un progrès pour l'humanité, et aujourd'hui le scientisme agnostique serait la dernière évolution de la pensée humaine. Pourtant, les doctrines des anciens et des peuples qui ont gardé un mode de vie en lien avec les rythmes du Ciel, de la Terre et de l'Homme, n'ont rien du polythéisme que les modernes tentent de leur associer, et encore moins de ce que l'on nomme le chamanisme. En effet, toutes les doctrines métaphysiques sont des doctrines de l'Unité explicitant comment la diversité a procédé de l'indistinction, et lorsque l'on plonge dans la recherche de la compréhension de leur contenu doctrinal, on constate que les concepts qui sont abordés embrassent non seulement l'expression des connaissances en rapport avec le domaine de l'Être (Principe de tout ce qui Est, Dieu dans son acception Aristotélicienne), mais aussi les connaissances en rapport avec le domaine des possibilités qui ne s'expriment pas suivant les conditions existentielles de notre monde, c'est-à-dire le non-Être ( pour ce domaine il n'y a pas d'équivalent dans la pensée moderne).
             Les doctrines métaphysiques, sont donc autre chose que ce que nous appelons religion, mais cette autre chose n'est pas un moins par rapport à la religion, c'est incommensurablement plus, puisque le domaine du non-Être embrasse nécessairement l'Être qui procède de lui. Il ne s'agit pas non plus d'un système philosophique, car d'une part qui dit système sous-entend implicitement règles et limitations donc multiplicité (ce qui va à l'encontre de l'Unité Métaphysique), et d'autre part la philosophie qui était initialement une science préparatoire (donc exotérique) à l'enseignement ésotérique lors de la haute antiquité Occidentale, est devenue dans le monde moderne une science exclusivement analytique s'appuyant principalement sur l'étude des textes alphabétiques, c'est-à-dire ceux exprimant les idées sous forme discursive. Or la Métaphysique s'appuie sur la pensée analogique et développe chez les individus à la fois le raisonnement rationnel ou analytique et le raisonnement intuitifPièce d'étoffe kuba, chaîne et trame en raphia de couleur naturelle, broderie au point noué en raphia teint de couleurs végétales (RDC, ex-Zaïre). ou synthétique, image dans le mental du domaine de la discontinuité et de la continuité cosmologique. Pour mener l'homme vers la perception des domaines qui sont en rapport avec l'incommensurable, et l'Infini, il doit utiliser des modes d'expression de même nature que ces concepts-là. Pour cela, les peuples traditionnels disposent de moyens d'apprentissage qui se rattachent au symbolisme, car un symbole est le support d'une idée générale qui se décline principiellement identiquement sous une indéfinité de points de vue, partant du plus substantiel pour aller au plus métaphysique, en passant par une déclinaison en rapport avec l'affectif. Les symboles dont nous parlons sont alors, les mythes, les danses et les oeuvres d'art manufacturées. Nous avons là des objets symboliques, qui s'adressent synthétiquement aux trois plans principiels de l'homme, à son intellect, à sa participation affective, à son corps, ce qui concerne finalement toute sa Personne.              
             Mais il faut nous demander quel bénéfice procure le rattachement à une doctrine traditionnelle et à ses activités qui mobilisent de façon si importante la volonté de l'homme traditionnel. Les modernes nous ont fait croire, que les hommes d'hier vivaient dans la peur en raison de leur perception erronée de l'univers et de la structure de l'homme, et que pour ce prémunir de cette peur ils avaient bâti des croyances aberrantes les maintenant enfermés dans un faisceau de règles despotiques imposées par quelques individus. Bien évidemment ce sont là des vues toutes déformées et même pouvons nous dire à l'opposé de la réalité. Il est facile de savoir comment vivaient les hommes d'hier, puisque certains peuples ont conservé jusqu'à nos jours le mode de vie de leurs ancêtres très lointains. Les Amérindiens, les Dogons, les Bambaras, par exemple, sont de ceux-là et avant que les blancs ne viennent imposer brutalement leur mode de vie, ils vivaient tout entier orientés vers le maintien du lien qui leur donnaient accès à une Connaissance Universelle, à une participation au monde supra-humain et supra-naturel. Les blancs colonisateurs n'ont pas même pris la peine de connaître leur mode de pensée, les prenant pour des sauvages tout juste plus évolués que des animaux, ils se sont décrétés supérieurs et les ont asservis, parce qu'ils avaient des armes, et des livres. Les hommes modernes prennent toujours l'écriture alphabétique comme le signe d'une évolution et d'un développement intellectuel de premier ordre. Pourtant, des hommes qui ont écouté les Amérindiens, les Dogons et les Bambaras (peuples où le livre, au sens Occidental, n'existe pas), ont découvert que leur pensée ne connaissait pas de limite et pénétrait si profondément les rythmes du Ciel, de la Terre et de l'Homme, que leur langage comportait des mots sans équivalents dans les langues occidentales pour décrire des concepts d'une subtilité insoupçonnée.
             
Dans ces peuples-là, les hommes respectés sont des Sages totalement désintéressés de la gloire humaine, qui ont si longuement étudié le " Livre " de la nature qu'ils ont percés les rythmes des lois supra-cosmiques qui ont écrit l'Univers. Il faut bien voir que le mode d'élection des Sages, ne répond à aucuns schémas connus dans le monde moderne, car il est l'aboutissement du développement spirituel de toute une vie, qui a conduit précisément à tuer chez le Sage tout ce qui lui faisait affirmer son individualité. Il nous faut attirer l'attention sur le fait que ce processus est tout sauf une démarche inactive, c'est au contraire une recherche permanente de mise en conformité de ses rythmes corporels, vitaux et intellectuels avec ceux qui se manifestent dans l'Univers. Cette mise en conformité, est un préalable pour s'Unir à tout ce qui nous distingue de la totalité cosmique, c'est un premier petit pas avant la transformation de l'individu qui affirmait sa différence, donc faisait sien la force qui le sépare de la Totalité, en une Personne qui participe à l'Œuvre Universelle, puis en une Non-Personne qui préside à toutes les Personnes.
             Comme nous l'avons dit, dans notre précédente étude, atteindre la Beauté est atteindre une Connaissance (nécessairement supra-humaine) des rythmes archétypaux que nous reconnaissons implicitement puisque nous sommes faits de ceux-là. Le bénéfice obtenu, est donc l'accès à des rythmes harmonieux, transformant bénéfiquement ceux de l'Esprit, de l'Âme et du Corps. Un peuple orienté vers une telle démarche, atteint une unité et une cohésion, que nous ne soupçonnons pas dans notre monde moderne, qui s'appuie, non-pas sur des croyances, mais sur une connaissance intime et synthétique de lois qui sont celle en rapport avec le génie des artisans, mais qui les dépassent incommensurablement puisqu'elles ont fait le monde. On peut alors saisir que comme le sculpteur qui ne peut devenir sculpteur en lisant les livres, ont ne peut comprendre les rythmes à l'origine de l'Esprit, de l'Âme et du Corps, si l'on ne confronte pas ces trois plans de l'homme à l'expérience de ces rythmes-là. Seules les sciences métaphysiques, donc ésotériques, peuvent nous mener à cette compréhension.

Les Hogons
             Les Hogons sont, dans le peuple Dogon, les sages dont nous venons de parler. Ayant atteint des états de réalisation spirituelle qui font qu'il est difficile de les considérer comme des individus appartenant à notre monde, les Hogons, qui ne voient pas ce que nous voyons, qui n'entendent pas ce que nous entendons, participent à notre degré d'existence de façon tout à fait contingente, et évitent tout contact avec l'impureté (spirituelle, vitale, et corporelle). Leur parole, très rare au demeurant, est tellement conforme à la parole archétypale, source de tous les mots, qu'elle est la manifestation dans notre monde de la Vérité Universelle. Pour nous, Occidentaux, qui affirmons qu'il est impossible de connaître des vérités supérieures autrement qu'en parcourant toutes les vérités inférieures (ce qui est une impossibilité, puisqu'elles sont en nombre indéfini), il nous est difficile de comprendre cela. Pourtant, nous savons qu'il existe des êtres qui parviennent à réaliser une oeuvre portant les habits de la Beauté Idéale. Cet idéal-là, est une " Perfection " dans l'ordre de la Manifestation, donc une Vérité supra-humaine, mais il n'est pas encore la " Perfection " dans tous les ordres. Il est le passage nécessaire, pour s'élever, si notre nature et nos capacités propres nous le permettent, vers une " Perfection " plus grande, dont la réalisation effective permet de se faire reconnaître comme Sage. Tels sont les Hogons.

Les nombres symboles de la " Discontinuité "
             Dans le Cosmos existent le Continu et le Discontinu. Le Continu est ce qui n'a pas de plus petite partie, c'est-à-dire ce qui est indéfiniment divisible, ou dans un Ce «tissu» pygmée mangbetu, en écorce battue puis teintée, provient de la RDC (ex-Zaïre).autre ordre d'idées le continu n'a pas de plus grande partie, c'est-à-dire qu'il se prolonge indéfiniment. Dans la mythologie Dogon, cette continuité se retrouve quand il est dit qu'il fut un temps où l'homme était immortel et lorsqu'il arrivait à un âge très avancé, il se métamorphosait en Grand Serpent (Yuguru na), puis s'enfonçant sous terre, il se transformait en génie Yéban (nous avons là décrit le mystère du processus du développement spirituel). Le discontinu, est ce qui comporte une limite, par exemple c'est ce que l'on observe lorsqu'un corps se brise brusquement alors que la force qu'on lui applique progressivement atteint la valeur de rupture. Le nombre est le symbole emblématique de la Discontinuité. On peut dire que notre monde tel qu'on le perçoit aujourd'hui est la résultante d'un équilibre dynamique qui s'est instauré entre le Continu et le Discontinu, mais il ne connut pas de tout temps cet état-là. Cependant, on peut dire que le Discontinu est la manifestation d'une rupture dans la Continuité, c'est ce que les Dogons appellent " l'impureté " (Puro). La rupture peut se concevoir autant au niveau du corporel, de la vitalité, que du Spirituel. En fait, la mort est proprement la manifestation de cette discontinuité dans l'ordre existentiel.
             Ainsi, le nombre, symbole de la discontinuité, est ce qui représente le mieux les différents états d'un être, mais aussi les différents mondes. Passer d'un monde à l'autre demande d'intégrer une somme indéfinie d'éléments faisant le monde inférieur, ou de différencier ce qui est contenu indistinctement dans le monde supérieur. Ce changement de niveau, ce passage à la puissance supérieur, est ce que permet l'entité Zéro, le Non-Être qui s'affirme à travers l'Être. Dans la doctrine Bambara, " Fu " est précisément ce Zéro Métaphysique et " Yo " l'Être.

Le nombre 10
              Nous percevons alors que 10 ( les 10 soleils) est bien autre chose qu'un chiffre représentant une quantité, il est l'Unité (l'Être) augmenté d'une puissance par le Zéro (le Non-Être). Nous voyons que l'Unité a subi une " Transformation " métaphysique, car ainsi représenté elle désigne immuablement et Principiellement l'Unité, mais elle est devenue celle de la puissance supérieure. Le Zéro, négation de quantité - loin d'être un néant qui ne peut être représenté par rien puisqu'il n'est rien, il est l'impossibilité même - est l'Unité non-affirmée permettant l'Intégration, le passage d'un monde à l'autre. Dans le domaine de l'Être, l'initiation est ce qui permet à l'homme de se transformer Métaphysiquement, analogiquement à l'Unité, de passer de son état d'individu à celui de l'Homme Universel (si ses capacités propres le lui permettent).

Les soleils
             Le Mythe que nous avons étudié précédemment, illustre l'histoire du monde qui est passée d'un état donné à un autre état de manifestation, par l'apparition de la discontinuité provoquée par un déséquilibre. Ceci est illustré magistralement par le passage de 10 Soleils à 1 seul Soleil, suite à cet acte impur (le déséquilibre cosmique) du chasseur (homme à dimension cosmique, puisqu'il peut tuer les soleils) qui tue l'équilibre universel symbolisé par la présence en simultanée des 10 soleils. Le monde est descendu dans la dimension inférieure, celui où la discontinuité participe à un nouvel équilibre. Nous voyons aussi que le Soleil qui peut être vu comme le symbole manifesté dans notre monde de l'affirmation du Zéro métaphysique, est une puissance à laquelle l'homme peut s'" Allier ". Mais seuls les Hogons peuvent réaliser cela, grâce à l'état particulier qu'ils ont atteint par leur réalisation spirituelle.
             Mais ceci est un point de vue particulier qui nous fait voir le passage de l'indistinction à celui de la distinction, mais il est un autre point de vue, où les 10 soleils sont la multitude, et tuer la multitude conduit à réintégrer l'Unité. Nous voyons là la puissance du raisonnement synthétique, qui permet dans un mythe de contenir tous les points de vue en simultanée, avec cette faculté unique de pouvoir embrasser en même temps les aspects en apparence opposés.
             De la même manière, on peut voir dans la parabole, les trois états successifs de l'être.
             Le premier, primordial, où la plénitude de ses possibilités lui conférait toute puissance, puisque 10 est un passage à la puissance supérieure c'est-à-dire l'intégration de toutes les possibilités du domaine inférieur.
             Le deuxième, où un seul soleil brille, comme l'image réduite des temps primordiaux.
             Le troisième, où le soleil est caché, et où seuls les sacrifices permettent de retrouver les états où un soleil brille.

Rôle des sacrifices
              Dans le Mythe, il est clairement explicité, que les sacrifices sont un moyen de communication et d'échange avec les domaines supérieurs. Nous ne pouvons développer ici les mécanismes entrant en jeu dans les sacrifices, ce qui demanderait des développements considérables, mais ce que l'on peut dire c'est que cet acte demande la connaissance des mécanismes existentiels, ce qui est une connaissance nécessairement ésotérique.

Signification métaphysique de l'Alliance
              Le moment où l'Alliance est conclue avec les puissances du domaine supérieure, est précisément celui où le déséquilibre c'est manifesté. Ce déséquilibre évoqué dans le mythe, sorte de faille ouvrant des portes entre les mondes, est à l'échelle cosmique et montre que les peuples traditionnels savent se mettre en lien avec des domaines d'une dimension totalement perdue dans le monde moderne. Mais cela demande une aide supra-cosmique, puisqu'il faut faire appelle, non-pas au soleil physique, mais à ce soleil métaphysique qui permet l'intégration.

L'Art activité aux rythmes cosmiques
             Pour qu'il soit possible de maintenir effective (ou vivante, ce qui serait plus juste) cette Alliance, il faut donner un support a cette entité supra-humaine, c'est pour cela que seul un support de nature supra-humaine, c'est-à-dire une oeuvre Universellement Belle, peut remplir cette fonction. Cette oeuvre, pour la réaliser, demandera qu'on effectue des gestes en rapport avec les rythmes qui ont présidé à l'édification de l'Univers, et seul le forgeron, descendant du Forgeron mystérieux qui apporta les Huit graines primordiales aux Dogons, est qualifié pour cette tâche.
             Il lui faut donc agir en conformité avec les gestes de son Ancêtre mystérieux et conserver vivante dans un support physique approprié, l'énergie vitale de l'Alliance par la nourriture vitale qu'apportent les animaux sacrifiés. Il faudrait, ici, pour pouvoir saisir la raison d'être des sacrifices, expliciter la science de l'énergie vitale (le Nyama dans la doctrine Dogon) cette composante " animatrice " de l'être qui a la particularité de maintenir en cohésion toutes les autres composantes de l'individu, celles essentielles (ou spirituelle, ce qui est la même chose) et celles substantielles. Cela nous mènerait beaucoup trop loin. Cependant, pour aborder idéalement ce sujet, nous vous recommandons, entre autre, la lecture de " Masques Dogons " de Marcel Griaule, " les Âmes des Dogons " de Germaine Dieterlen, " Les devises Dogons " de Solange de Ganay. Nous ajouterons, pour rappeler l'Universalité des doctrines métaphysiques qui est la preuve flagrante que les peuples traditionnels ne sont pas des croyants, mais des Connaissants, que ce qui est appelé " Nyama " chez les Dogons est très exactement l'équivalent du " Tch'i " de la doctrine Extrême-Orientale. Les rapprochements sont si grands, les mécanismes sont tellement similaires, que nous percevons immédiatement que nous sommes là, devant la Vérité même. Il faut savoir également, que le Nyama des Dogons est aussi l'Orenda pour les Amérindiens Iroquois, du " Prâna " chez les Hindous, et l'Âme en Occident telle qu'elle était perçue dans la doctrine ésotérique Chrétienne du Moyen-âge (totalement perdue aujourd'hui), ce qui démontre, une fois de plus, que la connaissance des lois qui font l'homme peut être atteinte, car les hommes traditionnels parviennent à cet objectif identiquement sur toute la surface de la Terre.
             Comme il a été dit au début de ce paragraphe, c'est par l'art que les peuples traditionnels gardent le lien avec cette Connaissance, parce que l'art est une science du Beau, donc une science supra-humaine. En étudiant attentivement les arts traditionnels, on constate inéluctablement, qu'ils se sont toujours manifestés par "révélation", et qu"il est impossible de les détacher des concepts métaphysiques les plus profonds de la doctrine du peuple dans lequel ils ont émergé. En fait, chaque modalité de l'art est en lien fusionnel et transcendant avec les archétypes Universels ; les matériaux, les gestes, les moments de la réalisation, les procédés de transformation, les couleurs, les formes, les dessins, sont les mots d'une Connaissance inexprimable, qui, lorsqu'ils sont articulés par l'artisan, le transforme métaphysiquement.

Conclusion
             Nous touchons là un aspect fondamental de l'art Traditionnel, qui est lui aussi incommensurablement plus que l'art moderne, puisqu'il est un support dans tous les sens du terme, physique, vital et spirituel, pour l'élévation spirituelle de chaque individu du peuple traditionnel, c'est-à-dire la science permettant le passage effectif à la dimension supérieure de chaque individu. L'art pour l'art est une aberration contemporaine, un non-sens métaphysique, un véritable objet inutile.

                                                                                            contacter Philippe Doussin

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mise à jour le 12 août 2005   m'envoyer un mail  contact