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«art nègre», de l'art africain ancien, de l'ethnologie et du musée: pour un «recentrement» de l'esthétique...
sommaire
:
les
autres "textes de fond"
Au commencement était la nuit. Une longue nuit pour l'esthétique africaine. Ce fut le règne sans partage du musée dit «de séries», véritable vitrine du colonialisme, de confession évolutionniste et dont l'approche contextualiste célébrait l'Etrange, chantait l'Aventure et la Science. A cette époque point d'« objets », que des curiosités, trésors de guerre et pièces de laboratoires de chevronnés « Civilisateurs ». Il n'était pas rare alors, de voir des sculptures côtoyer dans les vitrines : cornes, peaux de bêtes et autres feuilles de palmier. Puis, il y eut le regard affûté d'une jeune génération d'artistes particulièrement douée et par ailleurs cruellement blasée, en quête de médecine pour un art européen las de son académisme figé. Cette génération vit dans ce fouillis les moyens d'une rédemption... Une certaine révolution est venue corriger l'évidente
injustice, consacrant depuis le siècle dernier des expositions à caractère
esthétique pour la production africaine. Désormais, les objets, dans
une dramaturgie suggérée par les seules qualités plastiques, invitent
à un rapport nouveau. Exit la surabondance, la cacophonie et le "meurtre
du vrai" que génère la tentative bancale de reconstitution de l'ailleurs
fantasmé. Ici on ne rejoue pas le film de l'heureuse rencontre avortée
entre "civilisés" et "primitifs". Nous avons les vrais Stars que
sont les objets, mais d'une histoire dont le scénario n'est pas écrit.
Tout le génie de l'architecture et de la scénographie d'exposition étant,
dans une juste science de l'espace, du temps et de la lumière, l'affirmation
d'une présence-absente au service exclusif du confort des visiteurs
et du discours des oeuvres d 'art. La rencontre n'étant plus tramée,
l'oeuvre est laissée libre de dire ce qu'elle veut et l'observateur
d'en prendre une possession libre et vraie. Et le « Musée d'Art Africain » a ainsi fini de rejoindre le rang des autres musées d'art pour remplir son véritable rôle : s'effacer, se taire. Ceci à n'en point douter est une victoire pour l'esthétique africaine. Mais, si le musée et les espaces d'expositions semblent avoir enfin pris conscience de leur mission (le tour de force d'exprimer leur neutralité), le visiteur, lui, n'a pas toujours cette innocence à laquelle invitait il y a un siècle déjà, le Manifeste de la peinture et de sculpture Futuriste :« Le public doit aussi se convaincre que pour comprendre des sensations esthétiques auxquelles il n'est pas habitué, il lui faut oublier sa culture intellectuelle, non pour s'emparer de l'oeuvre d'art mais pour se livrer à elle éperdument ». Se livrer à l'oeuvre ! C'est là, généralement, la difficulté de l'observateur occidental. Face à l'objet africain, une surprenante incapacité à mettre sous boisseau le " savoir déjà su" pour risquer l'aventure, la vraie: synonyme de Découverte, d'Inconnu, de Partage mais surtout d'Etonnement. Cette difficulté est une réelle souffrance que nous nous proposons ici de mettre en lumière. Il est clair qu'un certain public, va encore dans
les musées d'art africain pour voir du « Expo comme trop souvent esthétique et esthétisante mais bien peu anthropologique et anthropologisante ! Bien peu d'explications de supports pour comprendre un peu plus profondément ! A quand cette révolution muséographique ?». Nous avons pris la liberté de répondre: « Anthropologie ! ethnologie ! tribalogie !sauvalogie ? Dès qu'il s'agit de la production africaine, pourquoi cette toujours, systématique et seule quête abstraite et maladroite d'exotisme ? Demandons-nous un habillage anthropologique quand nous allons visiter les antiquités grecques au Louvre ? Ceci est un musée d'ART. A quand des commentaires sur le formidable apport des arts nègres à l'enrichissement de l'univers plastique et sa contribution à l'édification de l' "esprit moderne" ?». « Qu'est-ce que voir ? C'est voir le monde.
« Les poésies ne sont pas faites d'idées, mais de mots » (Mallarmé) Pourquoi continue-t'on de demander aux objet africains
de ne dire que "moeurs étranges" et "réminiscences de pratiques
d'un autre âge" ? Ces objets n'ayant pas été faits dans une démarche artistique (entendez que les auteurs n'étaient pas guidés par une volonté de faire de l'« art »!) peut on les considérer comme art ? Une société qui produit des objets à valeur cultuelle , des outils servant « uniquement » à fixer la tradition est t-elle une société d'art au même titre que celle là "efficiente" de son «faire» ? N'est-il pas irrespectueux pour ces gens de faire rentrer leurs créations dans des schémas typiquement occidentaux et de les dépouiller ainsi de leurs valeurs hautement fonctionnelles et spirituelles ? La rhétorique qui s'épand en longues litanies, qu'elle en ait conscience ou non, vient là de consacrer ce qui n'est autre chose que de la Négation d'Art. Nous ne le savons que trop bien, quand on évacue l'art on commence d'évacuer l'«humain», alors nous nous empressons de mettre les choses au clair. 1- Si un objet qui a une destination cultuelle
et qui est régit par la tradition ne rentre pas dans le domaine artistique
; alors il n'eut pas vraiment d'art en Egypte, en Grèce, en Mésopotamie
etc. Il n'y eut peut-être pas d'art nulle part dans le monde avant l'«ère
moderne». 2- Nous mettons quiconque au défi ne nous prouver
que le sculpteur dogon, le bijoutier akan, le tisserand kuba, ou l'architecte
musgum n'a pas conscience de faire du beau..., ne cherche pas à
faire du beau. 3- Les pièces africains ne sont pas « des objets
fabriqués », dans le sens où ils ne sortent pas d'une chaîne de
production , ni ne peuvent se réduire à une pratique simpliste artisanale.
Le caractère sacré même de la destination en fait, des objets qui ne
peuvent être vides de dimension humaine. Comprenez bien : la conception
de la Religion Africaine est incompatible avec une quelconque « faire
» standardisé, fonctionnel (dans le sens rationnel) ou décoratif. 4- C'est le plus important: on ne juge pas un
objet d'art sur l'intention de l' « artiste » ni sur sa rhétorique.
On juge un objet d'art à posteriori, sur ce qu'il apporte comme questionnement,
innovation, sur la pertinence de la démarche (consciente ou non, raisonnée
ou non, dirigée ou non) de l'auteur et sur les horizons nouveaux qu'il
ouvre à l'esprit et au sensible. Conclusion : l'art africain est définitivement de l'Art. Un art qui a nourrit la peinture et la sculpture mais aussi l'architecture moderne, le design, la mode. Tous ont bu à la source. Comprenez bien : des lignes pures de votre table IKEA, jusqu'aux motifs géométriques de votre papier peint en passant par la coupe droite de votre costume, tous doivent à cette esthétique « sauvage » et « enfantine ». Mais, bien sûr, l'observateur occidental décidément bien résolu à ériger de toutes pièces, entre lui et l'objet africain, ce pont qui sépare plus qu'il ne relie, persiste dans sa quête obsessionnelle en servant généralement la deuxième interrogation que voici : Et l' « arrière plan » ? N'est il pas tout simplement
« inconcevable », et à proprement parler insultant pour les Ce deuxième argument qui prend des allures d'un
humanisme plus ou moins étrange a au moins, nous le reconnaissons, le
mérite d'une pertinence dont le premier était complètement dénué. Ainsi la démarche qui tendrait à donner à l'ethnologie droit de cité dans le musée est tout à fait légitime, respectable et souhaitée pour peu qu'elle n'entre pas en conflit avec la dynamique muséographique . Les Africains, les premiers, dans le besoin qu'ils ont de se construire, sont demandeurs d'"informations". Mais il semblerait que le public occidental ne soit pas guidé par des aspirations du même ordre. Alors, même si nous sommes d'accord, en principe, avec la demande exprimée, qu'on nous permette d'en questionner l'esprit, au risque de porter un jugement d'intention qui à l'épreuve des faits nous apporte tout de même un crédit certain. D'un déficit d'innocence ou la complexité du "Oui léger" « Que venons-nous chercher, désormais aussi souvent
et à l'égal des autres musées, dans ceux qui présentent des objets venus
d'Afrique, d'Océanie, de l'Amérique indienne ou d'Asie du Sud-Est ?
Pas tout à fait la même chose que dans les autres musées. (Oeuvres ou
curiosités ) « Ce que je désire et que j'attends sans préjugé
ni impatience, ce que mon ouverture, mon approbation va faire venir
est de ce monde, et tout près, là : sous mon regard. » Il s'agira ici d'analyser les travers d'une demande
que nous soupçonnons ne pas refléter la simple critique muséographique.
C'est l'innocence de la demande et à un autre niveau, la réception de
l'information ethnologique que nous questionnons. C'est à l'inavoué
( ou, à leur décharge, à l'insu) des différents discours auquel nous
voulons arriver. « Tous les discours que nous venons de rappeler, et en particulier ceux qui exaltent la douceur des sociétés « sauvages », et corrélativement fustigent tout ce qui appartient à l'Occident, sont toujours d'actualité. S'ils ne l'étaient pas, ils ne nous seraient plus directement accessibles, ils ne nous parleraient plus. Or, c'est précisément à cet imaginaire du voyage, à ce désir de faire exister dans un « ailleurs » une société de plaisir et de bonté, bref une humanité conviviale dont les vertus s'étendent à la magnificence de la faune et de la flore, que l'ethnologie doit auprès du public une grande partie de son succès » Nous y voilà ! Des livres entiers ne suffiraient pas à analyser le latent de ce discours. Monsieur LAPLANTINE poursuit: « Une grande partie du public est infiniment plus disponible qu'auparavant pour se laisser persuader qu'aux sociétés contraignantes de l'abstraction, du calcul et de l'impersonnalité des rapports humains, s'opposent des sociétés de solidarité communautaire, bercées par la somptuosité d'une nature généreuse ». (L'exaltation de la « nature somptueuse et généreuse » est symptomatique chez l'occidental de quelque chose que nous espérons avoir l'occasion, un jour de développer). Nous voyons donc que ce qu'on nous demande ici c'est
du rêve (le mot doit être saisi dans toute sa dimension). Car que voit
en fait l'observateur occidental quand devant un masque africain, il
se retrouve ? Il voit : lueurs de torches, obscurs cérémonials, procession
de femmes et d'hommes nus et nuit. Il voit danse, il voit transe .Il
voit SON afrique. il SE voit lui même. Bref il voit tout sauf
l'objet «masque». Nous disons que le masque africain est bel et bien fait, d'abord et avant tout, pour être vu. La danse est la mise en scène qui permet au beau d'ÊTRE en puissance, d'atteindre son niveau supérieur de perception, de s'exprimer et de générer la communion autour de l'UN, bref de construire le TOUT. La relative simplicité, les libertés prises ave le naturel ne servent pas la fonction (au sens positiviste ). La danse est au service du masque et non le contraire; tout comme le Musée est au service de l'Art. La danse célèbre le masque. Cela l'anthropologie aura semble-t-il toujours du mal à le comprendre. L'intelligence, la pertinence du discours matérialisé échappent ainsi complètement à l'observateur occidental, trop distrait qu'il est par l'effort inconscient et mécanique qui vise à raviver l'Afrique fantasmée ou par cette démarche maladroite qui consiste à vouloir dire ou faire dire l'Africain (objet qui apparemment continue à lui échapper). Cette Afrique construite de toute pièces par des schèmes de pensée, fruits de rapports malhonnêtes des deux côtés. Cette vision qui n'est que cécité, a un nom: EXOTISME .(Nous reviendrons sur les mécanismes de la demande et de l'offre exotique). Le savoir anthropologique est la base sur laquelle
s'est définitivement édifiée, la méta-structure fantasmatique - profondément
ancrée dans l'inconscient occidental et qui s'invite à l'occasion des
tête à tête qui raidit (dans tous les sens du terme), corromps et définit
les règles de la perception. Le manque d'innocence (la quête exotique)
qu'elle provoque - caractéristique de l'approche occidentale des oeuvres
d'art africains - se cristallise en une complexité du « oui léger
» qui est certainement un danger plus grand. L'habillage ethnologique
consacrée en science s'érige en une supra-culture indiscutée qui nuit
à une certaine autonomie de l'art. Cela fait partie - avec d'autres
comme : « l'évaluation, l'identification rapide des mérites et défauts,
la prospective et le pari » - de ce que Bruno-Nassim ABOUDRAR appelle
la Ici l'intérieur s'oppose à un extérieur du su et de la culture car « Notre culture inhibe en chacun de nous l'exercice esthétique ». Ainsi donc :« La relation à l'art peut être, et doit redevenir, quotidienne, sinon dans sa fréquence, du moins dans sa manière. Cessons de formuler à tout instant et pour toutes oeuvres des exigences à la hauteur des seules contraintes que nous nous imposons. ». Si notre intuition est que l'art africain ne soit
prisé pour lui même mais pour les fantasmes qu'il génère, notre crainte
résolument fondée est que la chose, de par ses allures trompeuses de
savoir, ne finisse d'éroder la « simplicité » et la « transparence »
- gages de l'expérience esthétique heureuse - de la rencontre entre
l'observateur et l'art ancien africain. Nous en arrivons à conclure que la demande ethnologique n'est pas l'expression d'un manque scientifique, mais bien d'un manque onirique. Il est tout simplement (du point de vue africain), tristement dommageable que cette terre à travers son héritage artistique, du fait de la référence anthropologique, nourrisse un imaginaire abstrait et rigide, plus ou moins en décalage avec les réalités et les urgences d'un continent entier et en fracture avec sa conception de l'histoire partagée. Le préjudice pour l'art lui même est considérable, d'être un prétexte et de perdre dans l'appréciation de l'observateur sa valeur ontologique. Paul GUILLAUME, qui avec Guillaume APPOLINAIRE,
forme à n'en point douter la paire d'esprits les plus lucides et de
sensibilités les plus éclairées que les questions d'esthétique aient
connues au début du XXme siècle, avait lui aussi mis le doigt
sur le manque évident d'innocence:« Les imaginations trop civilisés
et fatiguées éprouvent le besoin d'adorer la force rude du primitif,
rêvent du noble sauvage et lui attribuent des vertus mythiques. Le fétiche
africain leur sert d'excuse à rêver de profondes forêts mystérieuses,
de tam-tams et d'étranges incantations, de noirs guerriers et de leurs
voluptueuses compagnes ». Il n'avait alors manqué de manifester
son scepticisme par rapport à la consistance de cette approche et de
mettre en garde contre le tort qu'elle pouvait causer à l'analyse scientifique
de la plastique :« Pour délicieuses que soient de telles rêveries,
elles n'en constituent pas moins une espèce de jouissance tout à fait
différente de celle que nous donnent les mérites d'un objet, envisagé
comme oeuvre d'art ». Nous disons que le « faire » africain souffre,
depuis trop longtemps, du regard essentiel et essentialiste ethnologique
pourvoyeur de mythes particulièrement néfastes à l'identité africaine.
Il est d'autres dangers de l'ordre du viol par anticipation inhérent
à tout fantasme. Cette fois-ci ce n'est plus le « rêveur » qui est en cause mais le faiseur de rêves en proie lui même à un abandon onirique frisant la possession. Et l'auteur de citer Malinowski (« père fondateur de l'anthropologie scientifique moderne ») dont il salue en passant la « franchise »: « L'un des refuges hors de cette prison mécanique de la culture est l'étude des formes primitives de la vie humaine, telles qu'elles existent encore dans les sociétés lointaines du globe. L'anthropologie, pour moi du moins, était une fuite romantique loin de notre culture standardisée.» ! Nous arrêterons là. Pour ceux qui veulent poursuivre cette charmante introduction à la « rigueur scientifique » de "L'anthropologie", nous vous renvoyons à l'ouvrage éponyme aux éditions Payot. Il reste qu'il se dégage clairement de toutes ces réactions une ligne dure. L'Occident qui est plus que jamais « las de son effort immense » et malade de sa toute puissante raison, pratique un culte intellectuel (de la répulsion et de l'attrait ) d'hypothétiques manifestations à rebours. Il tend à construire un "ailleurs" figé dans les archétypes de la succursale dont la principale caractéristique est l'absence de sérieux. La rhétorique extrêmement bien exercée ne suffit plus à cacher que tous les élans (aux grotesques alibis scientifiques) vers l'Afrique, transpirent la volonté de fuite. La dangerosité d'un fantasme résidant dans un rapport de force non-équilibré entre le sujet au fantasme et l'objet fantasmé, il est normal ici de s'inquiéter. L'Occident croit à tort que le pan entier de spiritualité sacrifié sur l'autel de la ratio, l'humain distancé un peu plus à chacun de ses pas sur l' "autoroute" du "progrès" - et qu'il pressent dans une certaine mesure, encore libre et entier dans les sociétés de tradition - est contenu dans les sillons brumeuses du "laisser aller". Tout est donc mis en oeuvre (ceci est un chantier intellectuel gigantesque) pour maintenir (ou tenir tout simplement) les sociétés d'Ailleurs dans l'imagerie de l'univers opposé à celui de l'ordre .(Nous proposons une analyse de cette absurdité dans le prochain sujet de la série). Cet « aller vers l'Afrique » n'est pas foi en l'Afrique. Il est déni pur et simple et exploitation de l'Afrique. Le sort malheureux de l'art des africains qui s'épuise à tenter de se dépêtrer de la contingence, nous renseigne le premier sur la dangerosité de ce « projet ». Aujourd'hui les objets ! refusent de servir de visa vers la destination onirique aux millions d'apprentis anthropologues qui se pressent dans les musées pour les "admirer ". L'esthétique africaine réclame d'être tout simplement. A ce niveau de notre exposé ( dont le propos se voulait l'art africain) qu'on nous permette d'ouvrir une large parenthèse pour nous intéresser aux errances du « programme » ethnologique africaniste.
Un questionnement de l'ethnologie «L'anthropologie, ce monologue tranquille de
l'Occident avec lui-même, dans lequel il n'y aurait de rationalité que
conférée par un sujet actif à un objet Nous commençons par saluer l'honnêteté du Professeur LAPLANTINE, le félicitons et le remercions d'avoir su en quelques 200 pages, nous introduire à l'histoire, au projet et à la complexité de cette matière pour laquelle nous nous serions presque vus tomber en affection. Bien évidemment nous recommandons chaudement à tous ce petit ouvrage. Tout ce qui va suivre peut paraître critique gratuite et ingrate contre une discipline qui a permis de "fixer" nombre de spécificités en voie de disparition ou complètement disparues, et qui a ouvert de nouveaux horizons à la compréhension de l'Autre. Il n'en est rien. Nous précisons que nous n'indexons pas le "Projet anthropologique" en général mais l'anthropologie africaniste en situation. Le caractère salvateur que peut avoir la démarche ne nous échappe pas. elle n'est pas absente des motivations des ethnologues eux- mêmes Combien resterons nous reconnaissant à GRIAULE pour le coup de projection franc sur la pensée africaine que constitue "Dieu d'Eau" . Que ce soit le vieil aveugle, l'initiateur de la rencontre (et accessoirement son unique acteur), ne change rien à l'affaire. Il reste que « le sauvage » a eu devant lui cette fois là, un «observateur» prudent, aux dispositions évidentes (notamment celle de se laisser étonner), au fait des us et coutumes et respectueux des règles d'usage. L' « immersion totale », l' « acculturation à l'envers » et « l' observation participante », produisent des résultats dont nous ne pouvons évacuer la portée. Si nous généralisons ici, c'est du fait de l'économie que nous impose le canal choisi. Et nous ne manquerons pas de saluer les heureux fruits de la recherche anthropologique chaque fois qu'il nous sera donné d'en remarquer. Mais il est d'autres conséquences dues aux conclusions
par trop hâtives d'une « science » qui a oublié de prendre les précautions
inhérentes à sa définition. Des conséquences de celles que le Nègre
d'Occident peut lire tous les jours dans les yeux de sa boulangère.
Ces malentendus sont le résultat de la parenté d'esprit qu'a entretenu
à une certaine période l'ethnologie avec la biologie, la philosophie
et l'histoire. Alors même qu'elle manifeste une frivolité inquiétante
pour une discipline qui se veut « Savoir », donc « scientifique
», l'anthropologie a le projet, ô combien audacieux (dénué de modestie
serait peut être plus juste) de « dire l'Homme" », être éminemment
complexe s'il en est, qui défi les lois les plus fines de l'objectivation
comme le reconnaît Georges DAVY : Des contradictions qui n'en sont peut être pas et
qu'il revient à l'anthropologue de gérer convenablement pour éviter
les désagréments sus déclinés à ses « objets ». Pour que la vie des
« primitifs » ne fasse plus les frais de la toute puissance raison occidentale
qui « devant n'importe quel objet nouveau, se demande : « quelle
est celle de ses catégories anciennes qui convient à l'objet nouveau.
Dans quel tiroir prêt à s'ouvrir le ferons-nous entrer, de quels
vêtements déjà coupés allons nous l'habiller "? ». (Gaston
Bachelard énonçant Bergson: La poétique de l'espace, page
80). Nous avons eu l'heureuse surprise, au cours de notre réflexion de nous rendre compte qu'elle avait déjà été menée par certains «intellectuels du tiers monde», desquels, un certain Stanislas Spero ADOTEVI (1972) et un certain Frantz FANON (1952) . Chaque fois que sous nos pas, nous découvrons des sentiers déjà battus par le dernier, nous en éprouvons une légitime fierté, nous ne rougissons plus de nos intuitions et nous nous trouvons confortés dans notre démarche. Cela nous renseigne sur la justesse de notre interrogation. La « mort du primitif » n'a pas entraîné la mort annoncée de l'ethnologie (peut- être parce que dans l'esprit des anthropologues, le «primitif» est encore vivant ). La discipline a mué, diversifiant ses compétences et se découvrant de nouveaux terrains de jeu (où par ailleurs elle est, nous le reconnaissons, très efficace); mais il semblerait que de ses vieux démons africains, elle n'a pas encore fait l'exorcisme et continue de revisiter allègrement les fourvoiements de ses autres vies. Nous savons maintenant que l'Occident manifeste une capacité rare à tourner les pages de ses errances mais oublie toujours en même temps que les termes de jeter les préceptes hérités et de procéder au questionnement des comportements qui leur sont liés. Ainsi aujourd'hui l'anthropologie affirme avoir pris un nouveau départ parce qu'ayant rejeté dans la forme, en vrac toutes les imageries qu'elle a mise au monde, alors que son esprit même en reste profondément imprégné. Dans un autre ouvrage : "Architecture et Nature"
(page 16), LAPLANTINE dans une sorte d'amorce de critique de l'anthropologie,
reconnaît une autre manifestation de cette tendance dichotomaniaque
dominante de la pensée occidentale qui, en ce qui concerne l'étude des
sociétés d'ailleurs, « conduit à séparer le fond de la forme ». Nous
rectifions : dans le cas de l'analyse de l'art africain, ce n'est pas
d'une séparation qu'il s'agit. C'est plus grave. Le fond étant intimement
lié à la forme, il ne peut en être séparé et ce qu'initie l'approche
occidentale, est plutôt la construction d'un habillage complètement
fictif qui tend à cacher la forme. Les différents niveaux d'abstraction que constituent
dans la "méthode", la collecte des informations sur le terrain (ethnographie),
leur agencement (ethnologie) puis leur mise en rapport (anthropologie),
sont autant d'éloignement de l'objet observé. L'exposition dépouillée
d'oeuvre d'art africain est seule anthropologie africaniste vraie, l'objet
étant lui même et lui seul ethnographie (écriture de la culture).
Nous ne proposons ici, nous en sommes conscients, ne serait-ce que l'ébauche d'une démonstration (notre propos pèche sûrement par le trop d'intuition qui la sous-tend et la crainte latente qui la motive). Nous en laissons le soin à Stanislas Spero ADOTEVI . Comme nous, l'auteur de Négritude et Négrologues affiche son scepticisme fasse à la prétendue évolution de la discipline. « La problématique de l'ethnologie est posée.(...)
Entre ce moment , celui de Livingstone-Stanley, puis celui de l'autonomie
interne et enfin celui de la décolonisation, l'ethnologie n'a été que
la pratique victorieuse d'une pensée douteuse. Il s'agit de nier la
diversité, la dissoudre dans une démarche univoque, ne la considérant
que comme un moment appauvri d'une histoire unilinéaire : cette histoire
blanche donnée comme modèle indépassable. Toute l'évolution ultérieure
de l'ethnologie traduit les ruses inopérantes d'une civilisation qui,
ayant choisi de mentir et de se mentir, a été incapable de surmonter
les apories soulevés par son propre développement grâce à son extension
au delà des mers. » Et le " Nègre lâché" de sanctionner : « l'ethnologie est une idée fausse. C'est la conscience permanente d'une politique de domination quoi n'ose plus dire son nom ». Au risque de nous fâcher définitivement avec Laplantine et Claude Lévi-Strauss nous affirmons que: l'anthropologie est bel et bien un « avatar de l'esprit colonial ». Voilà pourquoi l'Africain reste prudent et continue
de questionner : « l'arrière plan » tant réclamé sert quel intérêt
? S'agit-il de rééditer la démarche hautement culturicide d'ethnologues
aussi présomptueux les uns que les autres, qui ont sillonné le continent,
figeant l'être et l'exister des Africains en des archétypes à valeur
d'Enargeia qui nourrissent encore nombre de malentendus ? Nous ne saurions conclure sur ce questionnement
de l'anthropologie sans cette évidente vérité énoncée par LAPLANTINE
à la page 16 de Architecture et nature en conclusion à un résumé la
pensée de HUSSERL sur la description : « ..S'il existe une rationalité
descriptive, elle n'est davantage du « côté » du sujet ou de l'objet,
mais dans la relation qui les unit ». Nous disons que l'ethnologie doit revoir son éthique. Elle doit nuancer son propos (nous aimons le mot « nuancer » parce qu'il renvoie à la coloration) et définir une approche autre, dépouillée des préjugés qu'elle a construits jusque là et attentive à ne pas en produire d'autres. On comprend désormais, la défiance manifeste des
étudiants africains vis-à-vis de ce cursus. Une défiance qui n'est autre
chose que réaction allergique aux présupposés ethnologiques. Cette légitime
méfiance se cristallise dans la très regrettable indifférence clairement
affichée vis-à-vis des arts anciens africains. En définitif, on ne peut demander à l'africain d'Afrique ou de le diaspora, à l'africain américain, à l'antillais de faire sien un héritage systématiquement associé à : «sauvage», «pratiques obscures», «innocente personnalité et généreuse nature», et qu'on tient pour témoignages de sociétés à l'âge de l'«enfance de l'humanité». Il est donc évident que le gentil mépris dans lequel les africains tiennent l'art "traditionnel" est d'abord une « résistance», qu'un "recentrement " de la chose pourrait facilement amener à faire tomber.
Perspectives: Art, Musée et Nègre... construire le trio « Lyrisme, tournez à gauche; prenez garde à la poésie... » (Paul GUILLAUME) En plus d'une approche ethnologique autre il est définitivement crucial que soit engagé une nouvelle expérience de l'art africain, celle là esthétique, que nous voulons suggérer. Les Avant-Gardes ont flairé la pertinente richesse
plastique des arts nègres et y ont trouvé les conditions d'une révolution,
mais ont, ô ultime réminiscence d'une mentalité de clocher, refusé d'en
supporter l'aveu d'une quelconque parenté. L'analyse plastique n'est
pas donc allée plus loin, et celle là philosophique, n'a jamais à notre
connaissance été initiée. Cette nouvelle démarche sera le fait d' historiens
de l'art, qui jusque là, en ce qui concerne le faire africain, ont
beaucoup plus limité leur intérêts à des considérations contextuelles
se rendant complice de l'ethnologie doigtée plus haut, des fois même
s'y substituant ; une histoire de l'art entamant elle aussi l'aventure
exotique, oubliant son propos véritable qui doit être l'art. L'affaire
aussi d'intellectuels, théoriciens, philosophes, esthètes et autres
plasticiens. Mais déjà, quelque chose nous dit que cette approche
originale des arts nègres, l'occident ne l'initiera pas. Il appartient
aux africains de découvrir la leçon de ligne courbe, l'enseignement
du poteau et les secrets du masque... Pour finir nous plaiderons en faveur d'une Démocratisation de l'art traditionnel africain. Il est souhaitable que les dépositaires que sont
les musées et galeries d'art prennent conscience de leur devoir de mémoire
et qu'ils mettent en place des programmes pédagogiques en direction
des scolaires, des publics jeune et adulte. Bref, il faut repenser le musée d'art africain
et sa philosophie. Plus que d'une inadéquation ou d'une obsolescence
de la philosophie, il serait juste, s'agissant du traitement de l'art
ancien africain, de parler de son absence, l'imposture intellectualisée
de la lecture ethnologique s'y étant substituée. Le diagnostic est
donc plus cruel. Et la "culture" sous ses formes les plus abstraites,
travaille à l'agonie de l'art : C'est cela : les musée d'art ancien africain
sont des cimetières, où les "Spécialistes" que sont les directeurs
de musée, conservateurs, conférenciers, véritables fossoyeurs, à longueur
de journée prononcent l'oraison funèbre d'un art qui du fait de l'énergie
qu'il concentre ne demande pourtant qu'à vivre. Vivre et faire vivre.
ABOUDRAR dit, ce qui devrait, à notre avis, être au coeur des préoccupations de tous les responsables de musées et de musée d'art africain en particulier :« Il faut sortir l'exercice esthétique de tout l'appareil de contraintes, de sérieux, de lourdeurs, bref de l'outrecuidance qui le leste. Et si jamais, quelque chose comme la vérité surgit dans l'oeuvre : « c'est un surgissement joyeux et presque riant, et la contemplation qui l'occasionne a le rythme intime du plaisir.. » Nous venons de lancer un appel. Ce n'est que cela : un appel. Mais bien entendu, nous n'attendrons pas en pariant sur la bonne volonté des personnes concernées. L' "Homme Nouveau" que nous oeuvrons à mettre
sur pied , devra impérativement reprendre contact avec la production
de ses pères, sa production. Nous laisserons les derniers mots à Paul GUILLAUME
: Sé
pour le GRDPEA
Notes : La question de l'approche à avoir vis
à vis des arts dits premiers (scientifique OU esthétique) a été longuement
et suffisamment débattue (et s'est d'ailleurs trouvée révélatrice de
nombreux blocages de la mentalité occidentale). Nous avons essayé ici
de fournir une esquisse du point de vue africain , qui a été
jusque là copieusement ignoré. Il peut se résumer en deux points: Inutile de préciser que ceci est un écrit engagé et que de fait, il fait fi de quelques règles généralement consacrées à l'exposé. Ce n'est pas une tare. Pour une démonstration beaucoup plus raisonnée
que la nôtre ( et sûrement plus complète) du statut d'art de l'art africain,
nous conseillons le chapitre « Par-delà la représentation » in Michel
Leiris et la théorie des arts africains de Ange-Séverin MALANDA. Merci |
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