par
Daniela Bognolo
" Thil, c'est la force
des ancêtres, c'est ce par quoi on les rappelle et on les
invoque
en tant que grands, en tant que puissants.
" Thil, c'est la force qui grandit l'homme, c'est
la pensée qui naît dans le ventre et que la tête permet de voir
et de saisir par son objet.
" Thil, c'est le destin de chacun, c'est le chemin tout tracé
dont on ne peut pas s'écarter(1)".
Un
filet de lumière perce l'obscurité de la chambre et
se glisse parmi les statues, supports de la puissance des ancêtres.
Le jour se lève. C'est le meilleur moment pour établir
un dialogue avec eux, muet, presque intime. Le faible bruit des
cauris jetés au sol pour déceler leurs dires(2)
accompagne discrètement le chant des coqs et les hurlements
des chiens qui, de maison en maison, participent au réveil
du village. Les ancêtres sont concernés ; leur esprit
est indissociable du territoire villageois et du pays choisi par
les grands aïeux fondateurs pour perpétuer leur descendance.
Ce pays s'étend à partir du Miir(3),
fleuve sacré, point de retour mythique que seuls les morts
auxquels la communauté a accordé le statut d'ancêtre
auront le droit de franchir.
Le
retour éternel constitue pour les Lobi la dictée de
leur pensée et dirige toute forme de représentation,
qu'il s'agisse de l'ensemble des cérémonies ou de
tous les instruments nécessaires pour les exécuter
: paroles, actions, artefacts. Chez les Lobi, visible et invisible
se confondent, il n'y a pas de séparation nette entre ces
mondes. Ainsi, les humains qui peuplent les villages et les esprits
de ceux qui y ont vécu se partagent le quotidien, fait qui
peut engendrer des bénéfices mais aussi toutes sortes
de malheurs.
Pour
les Lobi, la composante la plus importante de la personne est un
principe vital dénommé thuù, dont la
mutabilité a le pouvoir d'influer sur l'ensemble des comportements
de l'individu et détermine sa personnalité. Or, selon
la croyance, ce principe continue à subsister après
la mort et peut se manifester sous différentes formes. C'est
pourquoi les Lobi reconnaissent au thuù des défunts
le pouvoir surnaturel d'intervenir sur le destin des vivants et
désignent par le terme
générique
de thil(4)
(plur. thila) la manifestation de sa puissance. La nature
du thil est donc étroitement liée à
celle du défunt : le thil d'un grand ancêtre
ne peut que protéger puisque ce dernier a été
élevé à ce rang par la communauté elle-même.
Mais tous les morts ne parviennent pas au rang d'ancêtre,
certains en raison de leur malfaisance, d'autres parce que les cérémonies
adéquates n'ont pu être menées à bien
par leurs descendants. Leur esprit contraint à l'errance
peut revêtir les traits distinctifs d'un thil à l'influence
redoutable.
Afin
d'établir les limites d'interaction entre ce qui appartient
au monde des choses ordinaires et ce qui n'y appartient pas, les
Lobi ont réparti sur leur territoire des autels dressés
aux thila et façonné un ensemble hétérogène
d'objets comme éléments indispensables pour les abriter.
Car
toutes
ces puissances qui appartiennent au domaine de l'invisible requièrent
un support matériel pour qu'un culte leur soit rendu ou pour
que leur force puisse être en quelque sorte maîtrisée.
Il a fallu leur créer un corps, une forme suggestive qui
constitue à la fois le véhicule de ce qui est perceptible
et de ce qui ne l'est pas.
L'objet
anthropomorphe s'est révélé être le moyen
le plus idoine, non parce qu'il est conçu comme le portrait
d'une personne réelle, mais parce qu'il peut, par son aspect,
s'apparenter à un type précis d'"enveloppe corporelle".
Néanmoins, ce nouveau corps doit être caractérisé
davantage afin de permettre à chacun des esprits des grands
ancêtres - ceux dont le nom est resté dans la mémoire
collective - d'y reconnaître l'artefact propre à abriter
la grandeur de son statut. L'invisible, de son côté,
vient volontiers se couler dans un support coordonné à
sa nature, car il est toujours en quête d'un espace " vital
".
Sont
comptées parmi les objets fabriqués dans ce but des
statuettes de petites dimensions, désignées par le
terme générique de thiIbià (sing. thilbuù),
petite puissance. Elles servent à la construction d'un autel
personnel et particulièrement du premier autel qu'un père
érige à son fils pour le placer sous la protection
du thil d'un aïeul qui est en passe de devenir ancêtre.
L'aspect fruste et sommaire de ces statuettes traduit parfaitement
la pensée religieuse : la forme de tout objet de culte non
seulement doit suivre de près l'accomplissement socioreligieux
de l'individu, mais aussi ne peut être dissociée du
caractère de la puissance dont l'objet est le support. Ainsi,
le déroulement du processus rituel qui, depuis la mort de
l'individu, marque pour ses descendants les différentes étapes
à franchir pour lui accorder le statut de grand ancêtre
détermine à la fois la progression formelle des objets
cultuels et le statut de leurs usagers. L'effigie exécutée
pour recevoir le thil d'un grand ancêtre doit alors
atteindre la perfection formelle. De taille grande ou moyenne, et
différenciée par le nom de thilkôtin
(ancienne puissance, cette statue
sera
logée dans le thilduù, chambre sacrée
de la maison, où, au fil des générations, le
culte des ancêtres est rendu par le doyen du lignage. Son
aspect général doit pouvoir se conformer aux caractères
stylistiques des sculptures déjà présentes
dans ce lieu ; elle sera néanmoins singularisée par
tous les attributs essentiels pour son identification par l'esprit
de cet ancêtre : la coiffure, les scarifications et l'expression
gestuelle rappelant, éventuellement, un de ses savoir-faire
particuliers. L'exigence est donc de personnaliser un modèle
équivalent à ceux que l'ancêtre utilisait de
son vivant pour le même type de pratiques, afin de créer,
au cur de la maison, le siège de puissances lignagères,
dont la protection s'étend sur le groupe domestique au cours
des générations. " La statue coiffée à
la manière des guerriers émérites est pour
le thil de notre grand ancêtre; il maîtrisait
la puissance dangereuse dégagée par les actes meurtriers.
Celle qui est avec la tête tournée à droite
est pour le thil de son fils ; il "guérissait" les femmes
qui perdaient leur petit. C'est le geste qu'elles font pour exprimer
que l'enfant n'est plus sur leur dos(5).
L'homogénéité
stylistique et la perfection exigées pour ce type d'objets
cultuels jettent une lumière sur l'estime que la société
manifeste pour les thiteldàrà, sculpteurs qui
jouissent du savoir et surtout de la notoriété nécessaires
pour assurer la sauvegarde d'un style donné. Chez eux, un
système d'apprentissage de nature initiatique permet aux
sculpteurs débutants d'être instruits de tous les interdits
à respecter dans la pratique de la sculpture et des contraintes
rituelles auxquelles l'élaboration de la forme est soumise.
Le moment venu, le thiteldaàr transmettra les règles
relatives à son rôle à l'apprenti qui pourra
le mieux garantir la conservation de son style. Ce système
d'apprentissage permet aux générations qui se suivent
de toujours disposer d'objets pertinents, possédant les mêmes
caractéristiques formelles que ceux déjà utilisés
par leurs aïeuls.
Les
solutions plastiques des anciens maîtres sculpteurs les plus
renommés se
sont
ainsi perpétuées et ont donné naissance aux
aires stylistiques qui quadrillent le territoire du pays lobi. Ces
dernières correspondent, plus ou moins, à la localisation
des différentes ethnies qui le peuplent(6).
Encore aujourd'hui, les traits qui particularisent les styles archétypaux
sont le plus souvent désignés par le nom du lieu où
les " écoles " de ces maîtres se sont développées.
Par exemple, le style dit gbôkhô porte le nom
du village Gbôkhô Gbalàthi, où l'importance
d'une " école " stylistique birifor s'est affirmée.
Durant quatre générations, nombre de sculpteurs s'y
sont formés et la charge de maître sculpteur s'y est
transmise exceptionnellement de père en fils. Gbonlare Youl,
né vers 1916, est l'actuel maître sculpteur de l'"
école ", fondée par son arrière-grand-père
Sona Pale vers1870(7).
Les
statues qui se rattachent à ce style se distinguent par une
allure élégante et gracieuse. Le sujet est rendu avec
la plus grande souplesse dans le modelé du corps et l'accent
porté sur la physionomie dénote la conception formelle
propre aux Birifor. Les traits sont délicats, les yeux coupés
en amande, souvent ouverts ou en demi-cercle, et surmontés
de sourcils confluant sur le nez droit et fin, aux ailes marquées.
L'élan de la figure est augmenté par la longueur des
jambes et par le plan de la poitrine qui accompagne doucement la
proéminence du ventre.
En raison de la renommée de cette " école " et de
ses maîtres, plusieurs lignages ont adopté le style
gbôkhô, ce qui a permis à la fois son expansion
et la naissance des variantes qui caractérisent nécessairement
les objets cultuels d'un lignage donné. Pourtant, les traits
significatifs du style de Sona Palé ont été
conservés et sont devenus les constantes qui permettent aujourd'hui
de reconstituer les liens entre les différents foyers stylistiques
issus de son " école ". Actuellement, sur trente-sept écoles
de style qui ont été répertoriées, dix-huit
de grande importance demeurent en activité sur le territoire
lobi(8).
Sur la centaine d'individus qui en dépendent, quelques-uns
seulement deviendront les maîtres sculpteurs auxquels il faut
se référer pour la fabrication des statues réservées
aux thila des grands ancêtres.
Si
la maîtrise du savoir technique s'exprime au mieux dans la
réalisation de ces effigies, la créativité
lobi se fait jour dans la catégorie des bùthiba(9),
statuettes de
dimensions
variables, figurant une attitude ou un thème particuliers
(scène d'accouplement, femme avec un enfant, femme avec une
poterie sur la tête ou les bras levés, etc.). Leur
fabrication est requise en raison des pratiques de guérison
qui sont généralement exécutées pour
résoudre une situation provoquée par la présence
d'un thil inconnu, capable de porter préjudice à la
personne concernée. Selon la pensée lobi, le thil
trouverait dans l'état donné de celle-ci les conditions
propices à sa nature pour se manifester. Il poursuivrait
donc les individus susceptibles d'être son réceptacle.
C'est
pourquoi le support bùthib fait valoir une forme et
des attitudes qui préfigurent, par analogie, ce que la puissance
cherche à obtenir de sa victime. Le langage plastique de
la statuette ne traduit donc pas la situation réelle qu'un
individu est en train de vivre, mais se fonde pour son élaboration
sur ce qu'il peut en découler et y être associé.
Le pouvoir évocateur qui résulte d'un tel langage
symbolique agit comme un écho identifiable par le thil
et permet de l'entraîner vers le "support-piège" qui
lui est offert.
Le
guérisseur peut alors intervenir pour inverser les rôles
entre l'objet et le sujet. Par une double opération rituelle,
il sépare la victime de la force destructrice exercée
sur elle et établit un lien de dépendance entre la
puissance et l'objet sculpté, qui sera entretenu par des
sacrifices appropriés. À partir du moment où
l'intéressé assume la charge de sacrificateur, le
thil qui s'acharnait sur lui devient son protecteur. L'objet
acquiert ainsi une nouvelle fonction, néanmoins limitée
au laps de temps que dicte l'évolution des circonstances
qui en ont déterminé la fabrication.
À
cet égard, on peut comprendre pourquoi la création
d'artefacts destinés à
établir
un lien avec une puissance est considérée comme un
acte dangereux : le sculpteur peut être " attrapé "
par le thil, alors attiré par la forme de l'objet
façonné. La réalisation de bùthiba
exige notamment l'utilisation de " médicaments " spécifiques
pour se protéger pendant le travail : " Tous les bùthiba
ne sont pas
sculptés dans le même but. Il y a différentes
formes et chacune a son sens à elle. Sculpter une statuette
avec la tête à deux visages nécessite de nombreuses
précautions. Celui qui peut voir ce qui est devant et ce
qui est derrière ne peut avoir été, de son
vivant, qu'un vieux très puissant. De tels vieux sont considérés
comme des sorciers(10)".
La
catégorie des bùthiba comprend une riche variété
de types(11)
dont la majorité tire sa symbolique du langage gestuel employé
pendant le rituel des premières funérailles. Lever
les bras signifie maudire quelqu'un dont la confiance a fait défaut,
et chercher le secours de ceux qui représentent ses opposés.
Le droit " sacré " de malédiction est réservé
aux femmes qui, en fonction de leur statut, de leur rang et de leur
lien de parenté avec le mort, se servent du code complexe
des gestes pour exprimer leur ressentiment. Elles lèvent
le bras gauche contre " ceux du côté de la mère
" (les membres du matriclan du mort) et le bras droit contre " ceux
du côté du père " (les membres du matriclan
du père du mort). Autrefois, le geste de croiser les mains
sur la poitrine appelait tous les hommes à la vengeance.
Lorsque les bras sont levés vers le haut, c'est le temps
présent qui est maudit, et l'aide des ancêtres est
invoquée pour revenir au passé. Par allusion à
ce langage, la statuette d'une femme aux bras levés sera
utilisée notamment en présence d'un thil qui cherche
à apporter la mort dans la maison de sa victime et aussi,
par extension, pour annuler l'influence d'un thil qui fait échouer
tout projet.
En
dernière analyse, les sculptures réalisées
pour les thila offrent l'un des exemples
les plus remarquables d'utilisation du langage des signes dans le
domaine du sacré ; les propriétés magiques
que les Lobi attribuent aux signes permettent
soit d'y susciter soit d'y anéantir ce à quoi leur
symbolique renvoie.
Mais
l'abondance de tels objets sur la scène rituelle recèle
aussi une réalité autre : l'exigence d'un langage
destiné au maintien de tout un vécu qui, par la mort,
inexorablement s'efface, le vide immense qui se crée ne peut
être empli que par les thila et des morts dont le nom
est resté dans la mémoire en tant qu'ancêtres
et de ceux qui ont été oubliés. Le fait que
leurs puissances côtoient les êtres vivants, dirigent
leur quotidien, exprime parfaitement la nécessité
d'un lien qui établisse, sur tous les plans, la continuité
de l'homme, afin de relier systématiquement la vie présente
à l'ensemble des temps. Par le rôle d'un art voué
à réincarner l'invisible, la société
lobi détourne le danger d'une rupture totale avec son passé
et édifie l'existence au sein d'un scénario qui n'est
que la première de ses représentations: l'immuable.
Daniela Bognolo
Texte tiré d'Art d'Afrique, Editions
Gallimard/Dapper, 2000.
Notes
:
1.
Tankolô Lôkumena, 31 décembre 1992, notes de
terrain. Les propos de notre principal informateur en pays lobi,
le thildaàr Ilithé Hien, rendent compte de
la complexité de la notion de thil, à laquelle
plusieurs chercheurs travaillant chez les Lobi ont dû se confronter
- notamment P. Meyer, qui est l'un des premiers à avoir approché
le système religieux. Thil a été traduit
à la fois par puissance surnaturelle, esprit tutélaire,
génie protecteur, etc. (P. Meyer, 1981, p. 21 ; P. Bonnafé
et M. Fiéloux, 1984, note 29, p. 83 ; C. de Rouville, 1987,
p. 77; M. Père, 1988, vol. Il, p. 850).
2. Jeter les cauris au sol pour interpréter
les figures qu'ils composent est une forme de divination individuelle
très répandue en pays lobi : tout chef de maison l'exécute
habituellement à son réveil.
3. Terme par lequel les Lobi
désignent le Mouhoun, l'ancienne Volta noire. Les populations
qui constituent la société lobi l'auraient traversé
jadis, depuis le Ghana.
4.
La puissance sacrée, son autel et l'objet qui lui sert de
réceptacle sont nommés indistinctement par le vocable
thil.
5. D'après Ontoré
Kambou, Holly, 1988, notes de terrain. Les guerriers émérites
ayant atteint le statut de maître d'un culte relatif à
la guerre utilisaient comme signe distinctif des perruques de fibres
tressées (D. Bognolo, 1998, p. 162).
6. Lobi, Birifor, Dagara, Teésé,
Pwa, Jâa et Gaàn appartiennent à la même
aire culturelle.
7. D. Bognolo, 1997.
8. Depuis 1980, nous avons pu recenser cent trente-cinq sculpteurs
traditionnels, morts ou vivants. En rassemblant les récits
de ces derniers sur leur apprentissage, nous avons donc pu identifier
trente-sept écoles de style et souvent remonter jusqu'à
leur fondateur.
9. Le terme générique bùthib (pl. bùthiba)
est employé pour désigner tout objet dont la réalisation
est liée aux pratiques de guérison suggérées
par le devin. Il dériverait de l'expression " buor yi
thil ba " : le remède (au problème) vu par le
devin.
10. Gbonlaré Youl, Birifor, Gbôkhô Gbalàthi,
1997, notes de terrain.
11. Pour des exemples, on peut se reporter au travail de P. Meyer,
1981.