force
et mesure
Voici une étude
généraliste sur l'art africain, à mon
avis géniale, et en tout cas la meilleure que je
connaisse, de Werner SCHMALENBACH.
Elle est extraite d' "ARTS DE
L'AFRIQUE NOIRE", pages 9 à 25, (éditeur:
Fondation Maeght, 06570 Saint-Paul-de-Vence), 1989,
copyrights: "Prestel-Verlag", Münich, 1988 pour
l'édition allemande, et "Editions Fernand Nathan",
Paris, 1988 pour l'édition française. Merci
à ses éditeurs de m'autoriser à
reproduire ici ce texte.
Pour consulter l'étude
"hors-connexion" et à tête reposée,
car c'est vraiment un texte "de fond", mais
long (101 ko) cliquez sur: Edition/Sélectionner
tout/Copier, puis "ouvrez" votre logiciel de
traîtement de texte préféré),
ouvrez un nouveau fichier puis, d'un clic droit, vous
choisissez "Edition/Coller". Par la suite, si vous le
considérez comme moi fondamental et carrément
génial, lorsqu'on on le met en rapport avec une
grande partie de la littérature qui traite de l'art
africain, vous pouvez l'imprimer facilement si vous disposez
d'une imprimante. Conseil: réduisez la taille des
caractères pour que l'impression consomme le moins
possible de feuilles.
consulter
le sommaire du TEXTE
retour
au sommaire du SITE
les
autres textes
Force
et mesure
La
découverte de l' "art primitif" : un art de la
force
Formes et
fonctions des formes
Divinités
et ancêtres
Le bois
vivant
Force
et mesure
retour
présentation texte
Elaborer une esthétique de
l'Afrique noire apparaît comme une entreprise
hasardeuse à bien des égards. Est-il
légitime d'isoler ces objets, qu'aujourd'hui nous
qualifions d'uvres d'art, du cadre
général de leurs relations et de leurs
contraintes culturelles ? Peut-on les soumettre à un
critère qui n'a jamais existé dans la
pensée de leurs créateurs ? Et peut-on, enfin,
voir dans cet art - si l'on s' en tient à ce terme -
un phénomène uniforme, malgré la grande
variété de styles tant régionaux que
locaux que nous offre cet énorme continent, à
la suite de longues évolutions historiques souvent
mal connues ? Enfin, n'oublions pas que cette approche
exclut de vastes régions, notamment l' Afrique
blanche, c' est à dire la zone
méditerranéenne avec son histoire
millénaire ; l'Afrique orientale et
méridionale dont les peuples de pasteurs ont
donné naissance à des cultures pratiquement
sans images ; et enfin ces sociétés de
chasseurs, qui, encore à notre époque, n'ont
pas dépassé le stade d'évolution de la
préhistoire et dont les peintures rupestres
constituent le principal témoignage d'une production
artistique qui apparaît en divers points du continent.
De même, il nous faut exclure de notre contribution
à une esthétique de l'art d'Afrique noire les
anciennes sociétés féodales, notamment
le Bénin. Notre réflexion se borne donc aux
vastes régions paysannes, véritable berceau de
la sculpture sur bois.
Il y a là un art traditionnel
dont nous ne connaissons que des exemples relativement
récents: ils ne datent que de la fin du XIXe et de la
première moitié du XXe siècle. En
effet, les voyageurs qui, avant cette période, ont
parcouru l' Afrique n'ont généralement
guère témoigné d'intérêt
à ces objets, surtout du point de vue
esthétique. Les quelques pièces
ramenées en Europe n'ont été
collectées qu'à titre de curiosités
exotiques.
D'autre part, les conditions
climatiques, les termites et autres insectes, sans oublier
le rôle joué par les missionnaires
chrétiens et certains cultes africains apparus
çà et là, ont limité la
durée
d' existence de ces sculptures en bois. Enfin, si nous
négligeons tout ce qui a été
exécuté dans d'autres matériaux comme
le métal, l'ivoire, les fibres
végétales, l'argile et la poterie, c'est
autant pour ne pas surcharger notre propos que pour rendre
compte du fait que la principale forme d'art traditionnel
des cultivateurs africains reste la sculpture sur
bois.
Pour être contestable, la
démarche qui consiste à dissocier un art du
contexte socioculturel qui le détermine n' en est pas
moins fondée. Le fait que les objets d'art africain
représentent le plus souvent des outils rituels tant
aux yeux de leurs créateurs qu'aux yeux de leurs
utilisateurs a encouragé les ethnologues à les
collecter et à les étudier depuis toujours
comme des objets fonctionnels parmi d'autres. Les
musées ethnographiques n'ont donc pas accordé
à l'art une place particulière. Ce n'est que
graduellement qu'un changement s'est fait sentir, longtemps
après que la reconnaissance de la
spécificité de cet art lui eut valu un
traitement privilégié par rapport au reste du
matériel ethnographique (selon un
procédé souvent contesté, d'ailleurs
à juste titre, par l'ethnologie). Cependant, notre
besoin " vital ", que justifie l'histoire, de concevoir et
d'exposer l'art " primitif " comme un fait esthétique
de première grandeur a fini par l'emporter sur toutes
les réticences de la science, légitimes mais
néanmoins dépassées de nos
jours.
N'avons-nous d'ailleurs pas agi de
même à l'égard de l'art de toutes les
autres civilisations ? Qui contesterait à une
sculpture égyptienne, indienne, grecque antique ou
médiévale, le droit d'être
présentée en dehors de son contexte culturel
propre, dans un environnement entièrement
consacré à l'a- art ? Chacune des ces
époques historiques a favorisé une
création artistique qui correspondait, elle aussi,
à des conditions culturelles spécifiques,
voire à des finalités concrètes
liées à la religion et au pouvoir.
L'objet qualifié d' uvre
d'art se trouve privé de sa raison d'être.
C'est cette même attitude que nous avons
adoptée vis-à-vis de l'art des époques
ultérieures. Son installation dans les musées
équivaut toujours à un acte
d'aliénation et de falsification, dans la mesure
où le but poursuivi par l'artiste à travers sa
création, qu'il s'agisse d'une expérience
intime ou d'une ouverture sur l'extérieur, ne peut
jamais se réaliser dans les salles d'exposition des
musées: là, ne règne que la " seule "
valeur artistique, telle qu'elle est attribuée
à l' uvre en dehors de toute
considération. S'il n' en allait pas ainsi, il nous
faudrait exposer tout ce qui relève du domaine de
l'histoire de l'art dans son contexte historique
approprié, et ce souci d'exactitude aurait pour
conséquence de transformer les musées d'art en
musées d'histoire. Cela ne signifierait rien moins
qu'un retour à la pensée du XIXe siècle
- une tendance que se fait effectivement quelque peu sentir
de nos jours.
Il y a longtemps que nous avons
isolé l'art selon un processus dont on peut se
demander s'il est irréversible. Cela s'est fait de
façon délibérée et sans le
moindre scrupule pour autant qu'il s'agisse des
périodes durant lesquelles la notion d'art a d'abord
pris forme pour s'affirmer ensuite, c'est-à-dire
à partir de la Renaissance. On a fait preuve de plus
de timidité en ce qui concerne les époques
où il n'était pas encore question d'art et
où tout ce que nous désignions sous ce terme
était encore considéré comme une
production artisanale destinée à satisfaire
des buts précis. Cela s'applique tout
particulièrement aux cultures dites " primitives ".
Pouvons-nous nous permettre de considérer comme de
l'art une partie de la production artisanale d'Afrique noire
en nous référant à une notion que ces
sociétés ignorent au point de ne pas avoir de
nom pour la désigner ? Il est vrai que l'on a
toujours signalé, dans les langues africaines,
l'existence de termes pour désigner la beauté,
souvent synonymes de " bien " ou de " bon " ; de même,
les Africains font preuve d'un sens esthétique
indiscutable. Voilà qui va de soi, bien sûr,
car comment expliquer autrement l'existence d'une production
indéniablement esthétique ? Les parures
corporelles ou encore les coiffures, souvent fort
élaborées, en sont un bon exemple, qui ne
saurait cependant constituer une base de reconnaissance pour
l'existence d'une production d' " art ". Il arrive assez
fréquemment qu'un sculpteur jouisse d'un prestige
considérable et se constitue un cercle de
clientèle fort étendu, mais même dans ce
cas, il ne voit lui-même dans sa production que des
objets d'usage courant, peut-être parfois d'une "
qualité exceptionnelle ", mais avant tout
dotés de propriétés
particulières, donc " particulièrement "
efficaces.
Ce n'est que dans notre conception
moderne - et plus tardivement d'ailleurs que cela ne s'est
fait pour les grandes civilisations anciennes - que l'art de
l'Afrique noire a été considéré
comme tel. En lui conférant cette qualité,
nous l'avons usurpé jusqu'à un certain point,
sans le dénaturer cependant, dans la mesure où
nous ne lui avons rien ajouté qui ne lui ait
été inhérent. Tout au plus lui
ôtons-nous un peu de son contenu : les croyances qui
s'y attachent, et au moins sa fonction opératoire. Il
est certain que nos critères d'appréciation
diffèrent de ceux des créateurs. Pour les
membres d'une ethnie africaine, la " qualité " d'une
statue de culte est d'un ordre autre, même si leur
sélection des meilleurs objets recouvre notre propre
choix, comme l'ont démontré plusieurs
expériences. Pour les Africains, un objet a une
signification différente de celle qu'il revêt
à nos yeux. Le sentiment esthétique qui se
dégage d'une uvre leur importe moins que son
efficacité rituelle.
C'est ce qui ressort avec
évidence du fait que l'on puisse abandonner une
statue, aussi belle soit-elle, quand elle a rempli sa
fonction; en la considérant désormais comme "
morte ", l'utilisateur africain indique que la vie qui
l'animait auparavant diffère en tout de celle qui
rend cette même sculpture précieuse à
nos yeux.
Nous avons donc tout naturellement
pris l'habitude de dissocier l'art des peuples " primitifs "
- tout comme celui d'autres cultures - du contexte qui le
détermine, pour le transformer en un " art "
susceptible d'être collecté et exposé,
que ce soit dans les musées, les expositions ou les
publications. Nous apprécions de moins en moins les
collections où cette sélection n'a pas
été opérée et dans lesquelles la
production artistique continue à être confondue
avec le reste du matériel ethnographique. Qu'il ne
soit pas possible d'opérer une séparation
précise entre l'un et l'autre n'a pas beaucoup
d'importance. On classera plus volontiers dans le domaine de
l'art des objets dans lesquels transparaît une forme
anthropomorphe (ou zoomorphe), contrairement à
d'autres dont la conception est aussi décorative (
esthétique ?) tout en étant pleinement
conscient du fait qu'une telle différenciation,
peut-être justifiée dans la pratique, n'a rien
à voir avec la pensée africaine. Il s'agit
moins de catégories distinctes que de champs
d'expérimentation différents.
(retour
sommaire)
La
découverte de l' "art primitif" : un art de la
force
Alors qu'en ce qui concerne les
civilisations anciennes la dissociation de l'art de son
environnement culturel est une pratique depuis longtemps
admise, sans être légitime pour autant, il a
fallu une circonstance historique particulière pour
qu'il en fût ainsi de l'art dit " primitif ". Cet art
devait d'abord être " découvert ". Comme on le
sait, cela se produisit au début de notre
siècle, après bien des hésitations, et
c'est principalement à une jeune
génération d'artistes en France et en
Allemagne qu'on le doit. Avant eux, jamais personne ne
s'était réclamé de la forme et de
l'expression d'une façon aussi radicale et aussi
exclusive. Et c'était cela,
précisément, qu'ils découvraient dans
l'art des peuples
" primitifs ", une puissance formelle exceptionnelle,
alliée à une force d'expression tout aussi
exceptionnelle. Au moment où se manifestait dans
l'art européen un nouvel élan vital qui
transformait l'aspect extérieur des choses, on devait
nécessairement s'intéresser à un art
dont la notion de " force " constituait l'axe central.
Cependant, ce serait faire preuve de
trop de légèreté que de voir dans cette
" force " une caractéristique commune à tous
les arts " primitifs " et il faut s'interroger sur la
validité de ce point de vue. Y a-t-il quelque chose
qui distingue cet art - ou plutôt l'art de l'Afrique
noire, pour en rester à notre sujet - de celui de
toutes les cultures " supérieures " ? Existe-t-il un
critère qui s'applique à l'art de chaque
région, de chaque ethnie, de chaque
société en Afrique ? Cette question s'impose
ici avec autant d'insistance que dans d'autres cas
concernant l'histoire de l'art. Si l'on tient compte d'une
part de la sédimentation historique des cultures
africaines, dont l'image d'ensemble présente des
différences considérables sur le plan
vertical, et d'autre part de l'incroyable diversité
des formes d'expression artistique que l'on rencontre dans
les vastes espaces de la " sculpture nègre ", on est
vite découragé d'y répondre. Il en est
d'autant plus ainsi que l'ethnologie, devant les
résultats de ses recherches de plus en plus
poussées au cours des dernières
décennies, a adopté une attitude de
scepticisme à l'égard des
généralisations, pour ne laisser subsister
qu'une science spécialisée,
vérifiée par l' enquête sur le terrain.
Faut-il dès lors, devant la multiplicité des
phénomènes, renoncer à formuler des
généralités et des principes, au risque
de ne jamais dépasser le stade de la
spéculation ? N' est-il pas légitime, et
même nécessaire, dans ce cas, de dégager
les principes caractéristiques d'un art, comme on l'a
fait pour celui de la Renaissance européenne,
pourtant individualisé à l'extrême, de
Giotto au Titien, de Jan van Eyck à Dürer ? Dans
ce domaine, les spécialistes n'ont jamais
hésité à formuler des
généralités. La question d'une
identité commune de l'art africain - qui suppose
aussi une esthétique commune - se pose d'une
manière inéluctable et incontournable, et
concerne particulièrement celui dont
l'intérêt ne se limite pas à ce seul art
mais embrasse celui de toutes les civilisations, depuis
Altamira jusqu'à nos jours. L'identité
africaine, aussi difficile soit-elle à
définir, s'impose à lui avec évidence.
S'il en est ainsi, s'il est vrai qu'il y a quelque chose de
spécifiquement africain dans l'art de ce continent-
ou encore, plus précisément, dans les statues
en bois de l'Afrique noire - il doit être possible de
la cerner malgré toutes les différences et les
différenciations.
La diversité de cet art est
grande, c'est certain. Son pluralisme stylistique ne se
manifeste pas seulement d'une région ou d'une ethnie
à l'autre, mais encore à l'intérieur
d'un même groupe social. La large gamme de ses
possibilités d'expression comprend aussi bien une
stylisation presque géométrique qu'un style
que l'on pourrait presque qualifier de naturaliste. Si, dans
certaines régions, ces deux tendances stylistiques
extrêmes peuvent parfois se chevaucher - comme par
exemple dans le Soudan occidental d'un côté, et
la Côte d'Ivoire et le Nigeria, relativement proches,
de l'autre - elles peuvent aussi coexister de manière
stupéfiante, comme on peut le voir en
considérant des masques de types tout à fait
opposés, comme ceux des Baoulé de Côte
d'Ivoire. Il est pratiquement impossible - et on peut le
regretter - d'établir une relation entre le contexte
géographique et l'une ou l'autre forme artistique (il
n'existe pas, par exemple, une tendance plus poussée
à l'abstraction en savane, ou plus de naturalisme en
forêt tropicale). Trop de faits contredisent cette
classification d'une simplicité séduisante. Il
suffit de considérer l'art du Soudan occidental et du
Zaïre pour constater la coexistence en savane de formes
d'art tout à fait opposées - ici le type "
géométrique ", là une
" plasticité curviligne ".
La diversité des styles locaux
ne reflète pas non plus de façon
évidente et immédiate la diversité des
formes d'organisation sociale. Par contre, on remarque que
chaque fois que l'on considère une région qui
a eu un passé féodal, celui-ci se retrouve
dans l'activité artistique récente, et cela
sous deux formes: soit par une tendance au naturalisme, soit
par une tendance à l'abstraction
géométrique. On rencontre l'une et l'autre,
par exemple, chez les Yoruba du Nigeria, chez qui la
résonance de l'ancien art du Bénin est
évidente, ou encore chez les Kuba du centre du
Zaïre, où l'existence d'un royaume puissant a
également favorisé le développement
d'un " art de cour ". Enfin, n'oublions pas que l'Afrique a
subi de nombreuses influences extérieures, dont celle
de l'islam, particulièrement orienté vers
l'abstraction. Par contre les différences sociales
existant au sein des tribus ou des groupes ethniques se
décèlent moins dans le style que dans une
certaine " qualité " sculpturale, les pièces "
les meilleures " et les plus " significatives " étant
détenues par les dignitaires, alors que les
villageois devaient se contenter de sculptures moins
élaborées. Il arrive que certains types de
statues ou de masques soient associés aux
différents grades de la hiérarchie de la
société. Mais ces pôles stylistiques ne
coïncident pas pour autant avec les positions
sociales.
(retour
sommaire)
Formes
et fonctions des formes
Une esthétique de l'art
d'Afrique noire doit embrasser ces pôles
extrêmes - les tendances au naturalisme et à
l'abstraction géométrique - tout en montrant
que cet art ne franchit ni le seuil du naturalisme, ni celui
de la géométrie. Une telle esthétique
doit être conçue à l'intérieur
même de ces limites dont le caractère
infranchissable ne peut s'expliquer qu'en vertu de la
fonction assumée par l'art en Afrique. A quoi
sert-il?
Répond-il à des
fonctions diverses, ou plutôt à une fonction de
base, seule pertinente du point de vue de
l'esthétique, qui s'appliquerait à tout l'art
africain ou du moins à celui qui fait figure de
modèle en Afrique noire, c' est à dire la
sculpture des statues et des masques en bois ? De nos jours,
on taxe volontiers de romantique l'idée que cet art
puisse répondre à des mobiles religieux. Bien
sûr, en Afrique, un grand nombre d'outils profanes
comportent une composante artistique. Mais il est
vraisemblable que, parmi les nombreux objets sculptés
figuratifs, il en est où l'aspect religieux a
joué un rôle prédominant, du moins
à l'origine. Les poupées, par exemple, sont
bien plus que des jouets, puisqu' elles sont souvent un gage
de fécondité et de fertilité. Beaucoup
d'objets sont destinés à exprimer le prestige
social et symbolisent donc le pouvoir.
Mais il est difficile d'isoler dans ce
cas la notion du sacré, si l'on se rappelle notamment
que toute la vie sociale est imprégnée et
confortée par les cultes. Par exemple, peut-on se
contenter de parler de représentation du pouvoir au
sujet de ces statues féminines qui soutiennent les
sièges Luba du Sud-Est du Zaïre, où l'on
trouve l'empreinte des anciennes traditions aristocratiques
? Le caractère hautement sacralisé du
cérémonial qui entoure l'exercice de la
souveraineté révèle que ces "
caryatides " représentent bien davantage que la "
mise en scène " du pouvoir. Il est probable que
l'idée de protection joue ici un rôle
important. Mais la fonction religieuse n'a pas toujours
valeur de règle systématique, surtout dans les
cas où l'expression formelle de l'art est
marquée par l'influence des grandes civilisations,
comme pour l'ancien royaume du Bénin. Il n'en reste
pas moins vrai que l'art plastique africain est
essentiellement associé à des fonctions
religieuses, cultuelles, rituelles et magiques qui se
répercutent sur le style.
Les quelques domaines fonctionnels
comme le culte des ancêtres, la croyance aux esprits,
la sorcellerie et la magie n'épuisent pas
l'inventaire de toutes les fonctions existantes. Si chaque
objet répond à une tâche définie,
celle-ci comporte cependant une zone d'imprécision,
car nombre d'objets cultuels sont " multi-fonctionnels ".
Parfois une effigie d'ancêtre fait figure de "
fétiche ", c' est à dire d'objet
d'envoûtement.
De nombreux masques assument des
tâches diverses, parfois même d'ordre
profane.
Les sculptures d'envoûtement
peuvent aussi être protectrices ou maléfiques,
apaisantes ou menaçantes, ou les deux à la
fois. Mais elles répondent dans chaque cas à
une nécessité bien définie. Dans le
large système de protection d'ordre socio-religieux
que les êtres humains opposent aux dangers qui
menacent leur vie, l'art de l'Afrique noire occupe une
position importante. Son rôle est de garantir la
sécurité vitale par quelque action ou sous
quelque forme que ce soit. Comme toute menace, y compris
celles de la maladie et de la mort, ne s'explique que par
l'intervention de forces surnaturelles, l'art sert en
Afrique à conjurer ces dernières ou d'autres
forces contraires. Si, devant la variété
inépuisable des tâches qu'il assume, on
négligeait cette fonction essentielle et qu'on n'en
déduise pas certaines indications propres à
l'expliquer, on commettrait certainement une erreur. En
d'autres termes: un objet d'art, au-delà de ce qu'il
représente, a toujours une fonction de
conjuration.
Les communautés africaines, au
sein desquelles l'activité artistique remplit son
office, sont généralement peu étendues.
Certes, de grands empires ont existé autrefois, mais
même à leur époque, il est probable que
le mode de vie de ces communautés locales n'en
était guère modifié. Quand, dans la
capitale du souverain, la vie de la cour donnait naissance
à un art de représentation, celui-ci
n'affectait pas les coutumes cultuelles locales et, par
conséquent, artistiques, en raison de l'absence d'une
politique de centralisation poussée comparable
à celle des empires du Proche-Orient. A la base de la
vie et de la production artistique, on trouvait des groupes
sociaux aux dimensions restreintes, qui se côtoyaient
dans l'encadrement léger d'un pouvoir central peu
soucieux d'hégémonie. C'est pour cette raison,
et aussi parce que l'Afrique est le continent du bois
plutôt que de la pierre, qu'on n'y rencontre pas d'art
monumental, à part quelques exceptions qui
s'expliquent par des facteurs historiques.
Parallèlement à l'art " officiel ", aux
fonctions hautement représentatives, il y a eu dans
les villages une production artistique, mais celle-ci
échappe à notre jugement, puisqu'elle ne s'est
pas conservée jusqu'à nos jours. Ainsi,
à l'immobilisme monumental de l'art du Proche-Orient
et de l'Egypte, s'oppose en Afrique une sculpture sur bois
mobile, aux dimensions réduites, rarement plus
grandes que nature, qui reflète les limites des
groupes sociaux et des champs d'activité
religieuse.
(retour
sommaire)
Divinités
et ancêtres
A la mobilité de l'art
correspond la mobilité des instances religieuses. Il
n'est pas question, en Afrique, de " grandes " religions
déistes, à la seule exception des Yoruba du
Nigeria où les conceptions religieuses " primitives "
ont cependant survécu à l' ombre du
système polythéiste. On trouve de nombreuses
divinités, mais pas de véritables dieux
appartenant à un lointain royaume céleste. Les
puissances surnaturelles, toujours proches, se
préoccupent sans cesse des êtres humains
qu'elles entourent de leur présence tantôt
menaçante, tantôt protectrice. Elles existent
dans le voisinage immédiat des hommes, dans un arbre,
le rocher tout proche, les eaux, dans les mânes des
ancêtres et souvent aussi dans les effigies de bois
que l'on sculpte pour eux. Chaque membre de l'ethnie, chaque
villageois se trouve directement à la portée
de ces forces, auxquelles ni les prêtres, ni les
sorciers ne peuvent opposer un pouvoir sacerdotal capable
d'assurer la protection de l'individu, au cas où ces
forces se manifestent. Le caractère immédiat
et direct des relations que l'on entretient avec celles-ci,
leur quotidienneté et la constance de leur
présence apparaissent d'une manière
décisive dans l'art qui permet de communiquer avec
elles.
En Afrique, le sens de l'art, sa
finalité n'est donc pas de représenter
l'univers des dieux ni de faire allusion au pouvoir des
prêtres - pas plus qu'à celui des chefs
temporels. Son rôle est d'assurer la
sécurité de la vie de façon
immédiate. Une telle exigence suppose que l'art soit
efficace dans son essence même: il faut qu'il
recèle une parcelle de cette force dont l'univers est
imprégné. C'est pourquoi il ne suffit pas de
dire qu'une statue donnée représente tel ou
tel être surnaturel, comme une sculpture
médiévale représente tel ou tel saint.
L'efficacité ne saurait dépendre des traits
distinctifs qui identifient l'être
représenté, ni d'ailleurs des
caractérisations générales indiquant
l'autorité, la dignité ou la noblesse qu'on
voit dans de nombreuses statues. Elle résulte
plutôt de la présence, plus ou moins
concrètement perçue, de ces forces que l'on
attribue aux sculptures. Il en va de même pour les
masques et pour ceux qui les portent: eux non plus ne sont
pas la simple représentation de tel ou tel
être; ils " sont " cet être. Au moment de la
danse, ils le personnifient réellement ou, du moins,
ils recueillent un peu de son essence: la vitalité
qui les anime alors est différente de celle de
l'homme caché sous le masque. Peu importe la fonction
concrète des masques et des statues: il semble bien
que le trait essentiel de la sculpture de l'Afrique noire,
celui par lequel elle se distingue fondamentalement ou, si
l'on veut, par définition, de l'art des cultures "
supérieures ", réside dans la présence
et l'efficacité réelle des êtres et des
forces surnaturels. En conséquence, cet art se situe
toujours dans un champ de tension compris entre
représentation et " incarnation ". S'il est difficile
de tracer nettement la frontière entre l'une et
l'autre, il est tout aussi impossible de la franchir en
privilégiant l'une au détriment de
l'autre.
(retour
sommaire)
Le
bois vivant
Une esthétique de l'art de
l'Afrique noire doit tenir compte de la " substance " non
seulement en tant que facteur qui intervient dans la forme
donnée aux objets (nous aurons à revenir sur
ce point), mais aussi en tant que caractéristique
essentielle d'un art qui touche notre sensibilité,
sans que nous partagions les croyances qui s'y rattachent.
Dans l'effet " purement " artistique se reflète un
peu de la force magique spécifique qui incite
l'Africain à sculpter les objets rituels; la " charge
" magique qui leur est inhérente participe de notre
perception esthétique. Outre la puissance
créatrice, les sculptures africaines contiennent une
force naturelle, une force vitale qui les anime en
sécrétant une qualité
particulière de suggestivité artistique. C'est
en tout cas ce qui semble se produire quand nous nous
interrogeons sur notre façon de percevoir cet art.
Etant donné que nous sommes immunisés contre
ces " forces " dont la réalité ne fait pas de
doute aux yeux des Africains, il faut bien que cette
espèce de suggestivité, qui n'existe pas dans
les autres arts, puisse être appréhendée
en termes rationnels. On peut alors imaginer que, sous la
couche d'immunisation qui nous protège, subsiste
encore une certaine réceptivité à ces
forces agissantes. ainsi s'expliquerait la frayeur
qu'inspirent à bon nombre d'entre nous les statues et
les masques africains, comme s'il ne s'agissait pas
simplement de représentations d'êtres
étranges, mais au contraire de constructions
" démoniaques " animées d'une vie susceptible
de se manifester à l'extérieur.
Cette suggestivité
particulière peut s'expliquer, au moins en partie,
par la qualité de la vitalité propre au bois
en tant que matière naturelle: même si
l'intervention du sculpteur ne contribue pas à la
mettre en valeur, au moins n'en est-elle pas
diminuée.
Le bois, avec " sa force et sa
sève ", doit être considéré comme
une parcelle de la nature, que l'intervention artistique n'a
pas totalement réduite, et qui, en tant que telle,
est pour beaucoup dans la capacité d'expression de la
sculpture africaine, soit que l'on considère cette
force comme un phénomène naturel, comme nous
le faisons, soit qu'on y voie un phénomène
d'ordre surnaturel. C'est ce qui apparaît avec
évidence quand on contemple une statue de bois
égyptienne de l'Ancien Empire: il peut, par exemple,
s'agir de la représentation d'un être humain,
exécuté dans un matériau qui est le
bois. La nature du bois, à travers cette
représentation, est pratiquement réduite au
silence: elle ne s'exprime qu'à la surface,
d'ailleurs probablement recouverte de peinture à
l'origine. Il en va de même pour une uvre en
bois d'un sculpteur du Moyen Age, elle aussi d'inspiration
religieuse: mais là encore, la participation du bois
est réduite au minimum, dans la mesure où
l'intervention artistique l'a transformée en quelque
chose " d'autre ", par le drapé d'un vêtement,
par exemple, ou la peinture qui la recouvrait aussi le plus
souvent. Or, dans une sculpture africaine, il ne faut jamais
voir dans l'effigie en bois un être humain: même
sous une forme humaine, ce qu'elle représente est, en
réalité, quelque chose d'un autre ordre. Ce
sont des corps en bois, dont l'exécution
présente une analogie avec le corps humain. En tant
qu'élément végétal vivant et
organique, le bois, dans la mesure où il reste
inaltéré, se dresse comme un obstacle
irréductible pour interdire la restitution organique
du corps et devient ainsi l'un des principaux garants d'une
certaine distance, qui est prise vis-à-vis de toute
forme de naturalisme. Le sculpteur africain
s'intéresse, lui aussi, au travail de la surface de
ses uvres, parfois au détriment du bois, qu'il
polit, noircit, rougit, enduit d'huile ou de peinture. Il
lui ajoute aussi des vestiges de sacrifices et tout ce qui
compose cette " patine " appréciée des
collectionneurs de sculptures africaines, sans oublier les
nombreuses traces d'usure occasionnelle. Souvent, les
célèbres masques des Dan du Liberia ou des
Baoulé de Côte d'Ivoire ne sont pas seulement
noircis, mais encore polis jusqu'à ce que leur
surface présente l'aspect lisse et parfait du
métal. Les traces du travail du sculpteur ne se
décèlent que sur la face interne de l'objet,
ce qui signifie qu'on ne leur attribue aucune valeur
esthétique. Quel que soit le traitement de la
surface, le bois joue un rôle plus important en tant
que substance qu'en tant que matériau: dans la
pensée africaine, la force vitale qui lui est
inhérente, comme à tout élément
naturel, n'existe pas seulement à l'état
latent, elle est au contraire pleinement agissante. Nous
ressentons, nous aussi, cette force agissante dont le
concept est au centre de l'art africain: elle se manifeste
ici bien plus intensément que dans un art où
l'intervention artistique a dépouille le bois de sa
force vitale.
Qu'on puisse souvent détecter
dans de nombreuses statues la forme de l'arbre ou de la
branche dont on les a tirées n'a rien d'essentiel. Ce
qui l'est, c'est que la force de croissance du bois,
c'est-à-dire son dynamisme que l'esthétique
n'a pu soumettre, traverse les statues dans un élan
vertical imposé à la fois par la structure de
l' uvre et la stature de l'homme. Il est symptomatique
que notre perception esthétique aille jusqu'à
inclure l'effet que produisent ces fentes verticales dans
lesquelles la vitalité du bois continue parfois
à se manifester, au risque de compromettre la forme
de l'objet.
Nous y voyons en effet un facteur
esthétique. Chaque statue peut donc avoir une
signification iconographique qui occulte - même pour
la conscience africaine - la notion de la vitalité
propre à cet élément naturel qu'est le
bois; il n'en reste pas moins vrai qu'on retrouve toujours
cette combinaison de forces vives et agissantes
associées au bois, résistant dans ce
matériau vivant à l'intervention du sculpteur.
Même pour nous, qui ne les reconnaissons pas, ces
forces ne sont pas perdues: elles constituent au contraire
un élément essentiel de notre émotion
esthétique.
Peut-on voir un trait distinctif de
l'art primitif - et surtout de l'art de l'Afrique noire-
dans le fait que, dans les masques et les statues en bois,
une sorte de force indéfinissable se trouve "
incarnée " au sens propre du terme, et non pas dans
un sens imagé, comme lorsqu'on parle d'une
idée, d'un idéal, etc., incorporés
à une uvre d'art ?
Il s'agit dans ce cas de cette force
qui se manifeste dans le bois de manière " conforme
à sa nature ", jusqu'à le fendre, comme ces
forces de croissance dont la présence explosive se
traduit dans les objets par une tension qu'on ne trouve pas
dans la sculpture en pierre. Pour les Africains, ces
phénomènes sont d'ordre surnaturel : toutes
sortes de pratiques rituelles sont donc associées
à l'abattage d'un arbre et au travail du bois. A
cela, on pourrait opposer que l'officiant doit souvent
célébrer de longues cérémonies
pour infuser vie et force à une statue, ce qui semble
indiquer qu'elle n'était auparavant que
matière inanimée. Pour un Occidental, cela
peut apparaître contradictoire. Mais il est
indiscutable que dans ces sociétés africaines,
l'existence d'une force omniprésente dans la nature,
notamment dans les arbres et le bois, est une notion
largement admise, malgré l'imprécision de
concepts comme animisme, animatisme, vitalisme et dynamisme
auxquels nous devons recourir pour décrire un contenu
aux contours peu définis. Les instruments de culte
que nous qualifions d'objets d'art contiennent des forces
efficaces et agissantes même quand ce n'est pas
là leur finalité explicite. Quelques arguments
s'opposent à ce que l'on considère
l'incarnation d'une force ou de forces multiples
(l'antithèse même de la représentation
anthropomorphe) comme le principe de base de l'art africain,
et cela d'autant plus que les créateurs et
utilisateurs d'objets n'ont pas fini de nous fournir des
informations au sujet de ces derniers. Devant la multitude
des fonctions, toute généralisation trop
simpliste est suspecte. Mais il est cependant évident
que l'aspect de ces sculptures n'en épuise pas le
contenu, même si leur capacité d'expression
respective est utilisée dans des buts
différents. Il y a toujours plus, et c'est ce " plus
" avant tout qui garantit leur efficacité. Dans la
sculpture africaine, nous ne sommes pas seulement
confrontés à certains contenus iconographiques
ou à leur solution formelle, mais encore à une
vitalité tout à fait spécifique dont
l'origine se trouve en partie dans le bois, et par
conséquent dans la relation qui lie les hommes aux
forces de la nature.
Si, malgré leur
complicité fondamentale avec la nature, les
Africains, au lieu de se contenter de simples morceaux de
bois brut, choisissent de lui donner une forme,
inspirée de la nature, selon les
représentations anthropomorphes ou zoomorphes qu'ils
se font des divers êtres surnaturels, cela signifie
évidemment qu'ils se sont engagés sur la voie
de la " représentation ". Néanmoins, ils
attendent de leurs sculptures une efficacité
spécifique dont l'origine pourrait bien se trouver
dans la présence latente d'une force impossible
à " représenter " . Ainsi, tout art africain
comporte une dialectique où s'opposent force et
représentation, incarnation et image. Il n'est jamais
que l'une ou que l'autre. L'efficacité
spécifique de cet art, et même la façon
dont il exerce son emprise sur nous échappe à
celui qui n'y voit que la représentation de quelque
chose. A l'inverse, celui qui n'y voit
qu' " incarnation " sous-estime la signification de ses
divers contenus religieux et mythologiques, qui donne sans
doute un sens à chaque statue et à chaque type
de masque individuel, mais qui, en revanche, n'est justement
pas un élément constitutif de
l'esthétique de l'art africain. Le principe de la
"représentation" n'est constitutif que dans la mesure
où tout se rapporte au corps humain ou
animal.
Les limites imposées à
la préoccupation créative dans cet art
s'expliquent par le fait qu' il doit exprimer " autre chose
". C'est ce qui rend impossible le portrait
individuel.
On connaît quelques cas de
villageois qui ont pu identifier un individu, par exemple un
défunt, sur la base de certaines
particularités. On a aussi parfois établi une
comparaison entre les masques et les visages d'individus de
l'entourage du sculpteur. Ce genre de tentatives - et leurs
résultats prétendument positifs -
méconnaissent la nature même de l'art africain,
puisqu'elles sont au fond inspirées par une tentation
" naturaliste " soucieuse de retrouver une ressemblance
physique, conformément à une conception
artistique qui date d'une époque
précédant la " découverte " de l'art
qui nous intéresse. Il y a longtemps que les
chercheurs spécialisés dans l'art des
périodes préclassiques, c'est-à-dire
l'Antiquité gréco-romaine et aussi la
Renaissance, n'ont plus ce genre de préoccupations.
Personne n'imagine que la célèbre image du
pharaon Khephren le représente " en
réalité ", ou encore que l'empereur Henri II
ressemblait au " portrait " qu'on peut voir de lui dans les
reliefs et les enluminures du Moyen Age. L'heure de
l'individualisme - et par conséquent du portrait -
n'a sonné que beaucoup plus tard, mais dans le cours
de l'évolution, l'art africain "
précède " celui de l'Antiquité ou de la
Renaissance. Même au Bénin, plus ancien mais
culturellement plus " avancé ", le portrait est
inconcevable. Ces réflexions concernent
également la question souvent débattue de
l'individualité de l'artiste africain. De nos jours,
la thèse de l'" anonymat " et de la nature collective
de la production artistique africaine est
généralement qualifiée de " romantique
". La recherche s'attache plutôt à
découvrir l'individualité de l'artiste, selon
une démarche favorisée par le fait que l'on
connaisse plusieurs sculpteurs " célèbres "
encore en vie ou d'autres dont le souvenir survit dans les
mémoires. Bien sûr, il est de
l'intérêt de la science de recueilli tous les
faits, y compris les noms des artistes pour autant qu'on les
retrouve. Reste à savoir la valeur de telles
données. En leur conférant trop de poids, on
infléchit l'art africain dans le sens d'une attente "
occidentale ", ce qui est d'autant plus
incompréhensible qu'en ce qui concerne les
civilisations anciennes, on a abandonné tout espoir
d'une possible identification de la personnalité des
artistes, non seulement parce qu'on ne saurait trop comment
la découvrir, mais encore parce que c'est là
un problème qui n'a jamais rien eu de pertinent. Il
est évident qu'en Afrique aussi, il n'y a qu'un seul
auteur pour chaque uvre d'art. Souvent, le sculpteur
acquiert une réputation grâce à la
qualité exceptionnelle de son travail, ou encore
à cause de l'enseignement qu'il dispense à des
apprentis sculpteurs. Mais il n'y a pas ici de comparaison
possible avec le poids qui s'attache chez nous à la
personnalité de l'artiste individuel, depuis
l'Antiquité, mais surtout depuis la Renaissance. Que
Jakob Burckhardt ait fait figurer le terme d' "
individualisme " dans le titre du premier chapitre de son
ouvrage sur la culture de la Renaissance n'est
évidemment pas un effet du hasard. L'individu en tant
que créateur d'objets n'engendre pas forcément
l'individualisme créateur. Conserver des noms
transmis par la tradition ne constitue pas un souci plus
pertinent en ce qui concerne l'Afrique qu'en ce qui concerne
les enluminures médiévales ou les icônes
russes.
Certes, les moines qui ont
créé ces uvres existaient en tant
qu'individus et leurs réalisations artistiques
présentaient sûrement des différences.
Mais cela n'a jamais débouché sur une
controverse artistique impliquant fatalement toute la
personnalité.
La projection subite de noms
d'individus détachés de la masse anonyme des
artistes par la pression historique, comme par exemple les
signatures personnelles qu'on découvre sur les vases
grecs peints de la fin de l'époque archaïque,
constitue l'une des aventures les plus fascinantes de
l'histoire de l'art. En attachant trop d'importance à
des noms de sculpteurs africains, légués par
le hasard, on ne tient pas compte de cette dynamique de
l'histoire. A ce propos, on ne s'étonnera pas que le
terrain où la quête d'artistes individuels
s'est révélée la plus fructueuse soit
le Nigeria, c'est-à-dire une région dont le
passé de haute civilisation est tout à fait
remarquable. Il suffit de considérer le rapport
dialectique existant dans tout l'art africain entre force
incarnée et représentation corporelle pour
comprendre ce qui a, en pratique, empêché les
régions productrices de masques et de statues de
créer un art unidimensionnel sans négliger un
certain nombre d'autres raisons évidentes. Quelques
exceptions, comme le Nigeria, le Ghana et la Côte
d'Ivoire principalement, s'expliquent par leur passé
féodal. Le principe de l'incarnation trouve sa
concrétisation dans le corps plastique. La surface
plane, par contre, se prête avant tout à la
représentation d'un contenu anecdotique. Elle
s'impose en particulier à chaque fois que l'art a
pour fonction principale de représenter le pouvoir.
C'est l'exemple que nous offrent non seulement des cultures
comme celles de l'Egypte et de l'Assyrie, mais encore celle
du Bénin: dans cette dernière région,
le bas-relief a joué un rôle très
important en tant qu'instrument de représentation.
Certes, dans le reste de l'Afrique, l'art remplit le
même genre de fonctions, mais elles ne sont pas
essentielles. Ce qui l'est, c'est la présence " en
substance ", qu'il s'agisse des êtres
représentés ou des forces agissantes: dans un
cas comme dans l'autre, le corps plastique est
indispensable.
On pourrait croire qu'il existe une
contradiction entre l'attitude généralement
statique de la sculpture africaine et son dynamisme, mais en
fait, elle en est la condition.
La représentation de
l'activité physique, c'est-à-dire celle d'un
être en pleine action, pris soit isolément,
soit en tant que participant d'une scène de la vie
quotidienne, se présente si rarement qu'elle n'a
qu'un caractère d'exception. Les masques aussi sont
immobiles, encore qu'ils représentent souvent
l'expression d'une conception plus vivante et plus
fantastique que les statues: la frénésie de la
danse les fait apparaître d'autant plus figés.
La frontalité et la symétrie sont les
composantes, généralement constantes, du
caractère statique des statues africaines. Quand
l'ethnologie a commencé à s'intéresser
à l'art " primitif ", et qu'on a vu en elles ses
caractéristiques essentielles, on a oublié le
rôle déterminant que toutes deux avaient
joué dans l'art des civilisations anciennes. Elles
signifient presque toujours le pouvoir et l'autorité
en histoire de l'art, comme dans les ethnies africaines,
où elles symbolisent également
l'autorité, la dignité et la noblesse.
Cependant, on se réfère davantage ici aux
données corporelles de l'être humain au repos
qu'à une règle autoritaire comme celle qui
s'imposait à l'art des anciennes cultures
féodales et, bien entendu, du Bénin. En
Afrique, l'attitude statique de la majorité des
statues assises ou debout a pour but principal de traduire
une qualité particulière de leur
activité, d'un ordre tout différent de celle
de corps humain. Cette force spéciale qui les anime
ne saurait recourir aux forces physiques, sous peine de
compromettre son efficacité. Si les statues
illustraient une activité corporelle, si elles
participaient à une mise en scène, leur
efficacité mystérieuse diminuerait,
jusqu'à s'évanouir complètement.
Cependant, les décrire comme de simples
réceptacles de la force spirituelle ou de principes
actifs ne suffirait pas, car cela ne rendrait pas compte de
leur caractère dynamique. D'une part, toute
présence d'une force de quelque sorte que ce soit est
fonction de la passivité physique; d'autre part, il
est absolument nécessaire de l'exprimer avec
efficacité. Le caractère essentiel de cet art
n'est donc pas le statisme, mais plutôt l'ambivalence
de deux principes opposés, le calme et l'agitation.
La présence d'un être qui inquiète les
hommes, ou simplement d'une force agissante, requiert
l'immobilité du corps, mais celle-ci, aussi profonde
soit-elle, ne doit pas avoir pour conséquence la
paralysie des forces contenues dans l'objet - comme la
vitalité du bois lui-même: ces forces doivent
rester disponibles à l'état de réserve
potentielle.
Ce qui précède aura
encore d'autres conséquences que le statisme sur le
mode de la représentation. Comme on recherche une
forme d'expression d'une autre sorte, on ne peut utiliser
les moyens d'expression naturels du corps, comme les gestes
et les jeux de physionomie. De cet art pourtant expressif,
toute gestuelle se trouve exclues.
Quand on trouve en Afrique la
représentation d'un geste, celui-ci se fige dans une
attitude qui prend valeur de symbole. C'est ce qu'illustre
l'exemple de statues fétiches de la région du
Bas Congo, brandissant leurs lances dans une attitude
menaçante. Dans l'effort physique, on ne peut jamais
remarquer le jeu des muscles dans une statue, même
s'ils sont fortement accentués. Celui qui ne voit
dans une sculpture que la représentation d'un
être humain trouvera souvent qu'il se dégage de
cette dernière une curieuse impression de faiblesse,
d'abandon et d'humilité. Bien entendu, il reste
toujours la ressource d'utiliser le visage humain comme
champ d'expression spirituelle. Mais dans ce cas aussi, le
sculpteur se réfugie dans les
stéréotypes, c'est à dire qu'il se
conforme à un type convenu de façon
répétitive. Un jeu de physionomie animé
est tout aussi inconcevable que le jeu des muscles -en
mouvement. Bien des statues et surtout des masques ont une
expression propre à inspirer la frayeur, mais jamais
on n'attentera à l'équilibre de l' uvre
pour obtenir un tel effet. Souvent, le traitement de la
physionomie contribue à renforcer l'impression de
tranquillité corporelle qui se dégage de ces
statues. Ainsi les yeux fermés d'un visage lui
confèrent une expression d'intense introversion,
fortement spiritualisée et certaines statues semblent
posséder une
sérénité quasi
bouddhique.
Mais alors que l'agitation est
transcendée dans une statue de Bouddha, elle subsiste
ici à l'état de virtualité, comme un
principe d'action qui n'a pas été
dompté. Il importe donc de ne pas se laisser abuser
par les traits asiatiques ou européens des visages de
certaines statues et de certains masques, comme ceux des
Pounou du Gabon et des Ibo du Nigeria oriental, ou encore
des masques et des statues des Baoulé, car on n'a pas
recherché cet effet. Ce qu'on a voulu, c'est rendre
un certain aspect de la beauté ou encore une
spiritualité particulière. Les masques, bien
plus que les statues, offrent un éventail
d'expression très large, allant de l'introversion
à l'extraversion. Mais une telle
caractérisation pourrait bien refléter avant
tout notre vision " occidentale ". On peut en effet souvent
rencontrer en Afrique ces deux formes d'expression
opposées à l'intérieur d'une seule et
même région, comme le démontre, avec un
éclat particulier, l'exemple des ethnies Dan et
Guéré au Liberia et en Côte
d'Ivoire.
Existe-t-il une différence
fondamentale entre l'esthétique des masques et celle
des statues en
Afrique ? C'est ce que semblent soutenir la plupart des
auteurs, qui soulignent volontiers qu'on ne saurait
dissocier les masques de leurs costumes, ni de la danse et
de la musique. pour leur rendre justice, il faut les
considérer comme une uvre d'art totale ( "
Gesamtkunstwerk " ). En est-il véritablement ainsi ?
Il est indiscutable que les masques font partie d'un
ensemble, au moins pendant le déroulement de la
cérémonie - en dehors de laquelle ils ne
paraissent d'ailleurs pas. Mais ce sont aussi des objets en
soi, qui ont été exécutés en
tant que tels, et qui ont à ce titre,
indépendamment de tout le reste, leur propre "
esthétique ". Quand un sculpteur s'attaque à
son ouvrage, que ce soit un masque ou une statue, il lui
donne forme en respectant des règles
préétablies. Il en sera de même, qu'il
s'agisse d'un seul ou de deux sculpteurs, exécutant
une seule ou les deux sortes de sculptures. Notre vision
légitime des choses se greffant sur cet état
de fait nous amène à dissocier de leur
environnement non seulement les masques, mais encore tout ce
que nous considérons comme une uvre d'art. Dans
une telle perspective, le masque est lui aussi un objet,
même s'il n'est pas porté ou utilisé, et
c'est sa forme, son expression, sa beauté, sa force
qui lui confèrent sa valeur esthétique. Ces
qualités nous apparaissent d'ailleurs avec plus
d'évidence quand nous le voyons
dépouillé de son costume et de tous ses
accessoires. A nos yeux, les masques ne différent pas
des statues, ce sont aussi des objets d'art. Cette
définition, qui est en contradiction avec leur
fonction, tient compte en revanche du procédé
de fabrication qui leur a donné naissance. Si
falsification il y a, celle-ci s'exerce au niveau de leur
utilisation et non pas de leur forme plastique. En les
détournant de leur utilisation normale, nous ne
privons ces masques, en soi parfaitement statiques, que de
l'effet de contraste qu'ils peuvent offrir quand ils sont
plongés dans l'environnement dynamique d'une
cérémonie. Mais nous rendons justice aussi
bien à leur forme plastique qu'à leur
capacité expressive dans laquelle se combine le
statisme à ce qui peut lui être opposé,
c'est-à-dire une agitation " investie ", comparable
à celle des statues.
Que les sculptures, par le fait
même qu'elles sont en bois, contiennent vie et force
ne suffit pas toujours à l'Africain, encore qu'il ne
réfléchisse guère à la chose: il
est en effet plus qu'improbable qu'il soit même
simplement conscient de cet aspect de puissance et
d'efficacité dont l'importance apparaît ici
prépondérante, puisqu'il ignore le concept
général d'un art purement
représentatif. Mais c'est consciemment qu' il
s'attache à augmenter l'efficacité de ses
statues par toutes sortes d'artifices. Pour cela, il
utilisera les ressources offertes par l'anatomie humaine
dont il accentue tel ou tel élément selon les
fonctions spécifiques que lui attribuent certaines
conceptions religieuses ou mythologiques: les seins, le
nombril, les organes génitaux, mais naturellement
aussi la tête seront surdimensionnés. Souvent
on ajoute aux sculptures des
" corps étrangers " présumés efficaces,
comme des dents, des cheveux, des cauris, de la verroterie,
des morceaux de métal, des clous et ainsi de suite.
Dans le fait d'offrir des sacrifices à une statue et
de l'enduire d'huile, de suie, de la recouvrir de peinture,
de l'arroser de sang et d'autres substances, il n'y a pas
qu'un simple hommage rituel, et encore moins une
volonté d'ornementation: il s'agit là
d'en augmenter la force.
L'exemple le plus significatif de
cette accumulation de force nous est offert par les statues
d'envoûtement ou " fétiches " , que l'on charge
de force magique en utilisant toutes sortes de
procédés. Dans ce cas, il apparaît tout
à fait clairement que le potentiel naturel que
contiennent les statues n'est pas entièrement
absorbé par la création formelle, et qu'il
participe de la puissance esthétique qui s'en
dégage. Certains, estimant que les fétiches
relèvent davantage de la magie que de l'art,
émettent un doute quant au bien-fondé d'une
démarche qui les prive de leur contexte magique. Il
n'empêche qu'il est indiscutable que l'effet produit
par ces statues est aussi un effet d'ordre artistique, qui
doit autant à la forme qu'à
l'expression.
Il se peut que cette réticence
à considérer les " fétiches " comme des
objets d'art s'explique souvent par le fait qu'on les trouve
d'une laideur repoussante, ce qui suppose une conception
restrictive de la notion de la beauté6. Il est
certain que, de l'objet d'art à l'objet cultuel, la
transition est insensible. On attribuera plus volontiers au
domaine de la magie certains objets dans lesquels aucune
volonté formelle ne se laisse déceler. Mais
même si, parmi les fétiches à clous et
à miroirs de la région du Bas Zaïre,
grands ou petits, il s'en trouve beaucoup dont la facture
paraît négligée, et même si dans
ces uvres la part de l'intervention du " medicine-man
" est égale à celle du sculpteur, on ne peut
contester leur grande force d'expression, qui est
indissociable de la réalisation formelle : cette
dernière, au contraire, y contribue
largement.
S'il est vrai que la sculpture de
l'Afrique noire ne recherche pas seulement un simple effet
visuel mais encore une certaine efficacité
réelle, reposant sur une " puissance " définie
- celle-là même que possède
l'élément naturel du bois travaillé -
l'ensemble de l'apparence formelle doit
nécessairement s'en trouver affecté. Que la
représentation de l'anatomie humaine ne puisse
suffire à l'épuiser constitue un
élément essentiel. Cela concerne d'abord les
proportions, qui en règle générale sont
modifiées. c'est à ce stade que se manifeste
la première intervention " artistique " dont
l'importance tient au fait qu'elle révèle
immédiatement que l'intervention créatrice n'a
pas seulement pour objet le simple corps humain. Cette
altération des proportions naturelles peut aller
très loin, jusqu'à une fantastique
déformation du corps humain. Il en est ainsi au
Grassland du Cameroun , chez les Mumuye du Nigeria oriental
et encore ailleurs, mais cela se remarque tout
particulièrement en ce qui concerne les masques de
nombreux groupes ethniques. D'autre part, il est de
règle qu'on respecte une certaine mesure dans
l'exécution des corps. On rencontre si rarement, dans
la sculpture africaine, un corps aux proportions naturelles
que quand cela se produit, c'est ressenti comme un
phénomène " non naturel ". Il n'existe pas en
fait en Afrique une nouvelle échelle de proportions "
valable " ; il n'y a pas plus de canon africain qu'il n'y a
dans ce cas de lois formelles orthodoxes différentes.
L'échelle de proportion adoptée peut
être très variable, parfois même à
l'intérieur d'un seul type de statue. Mais beaucoup
d'éléments se répètent avec une
certaine régularité. Ainsi on constatera que
les statues ont souvent, pour diverses raisons, une
tête trop grande, un cou exagérément
long, un torse rigide comme une colonne, un
postérieur proéminent, les pieds
particulièrement grands en même temps que des
jambes très courtes. Mais le sculpteur fait preuve
d'une telle sensibilité artistique, en ordonnant
l'articulation du corps, qu'on est sans cesse
subjugué par l'impression de rythme qui se
dégage de son uvre.
Ce qui " scande " et rythme une statue
est toujours le fait d'une décision
esthétique, dont il faut cependant chercher l'origine
bien au-delà. Elle se fonde aussi sur le savoir-faire
et la technique. Avec son herminette, le sculpteur pratique
d'abord de fortes entailles pour déterminer les
sections principales du corps humain dont il modifie
cependant les proportions. Cette structure de base joue un
rôle déterminant, dans une plus ou moins large
mesure, jusqu'au produit fini. Un tel principe sculptural ne
se rencontre pas seulement dans les régions où
l'art s'exprime par une abstraction quasi
géométrique ou, comme on dit parfois, "
cubiste ", c'est-à-dire au Soudan occidental ou
encore chez les Songyé du Zaïre. On le retrouve
aussi dans des régions où le style
privilégie les volumes arrondis et se rapproche
beaucoup de la nature par la douceur du modelé du
corps. En matière d'art, l'essentiel n'est jamais le
degré de naturalisme atteint par un artiste: ce qui
importe, c'est le moment choisi par lui pour s'en
déclarer satisfait. Pour le sculpteur africain, il
suffit que l'articulation originelle soit
préservée dans ses statues, sans être
masquée par une restitution fidèle de
l'anatomie. Que le dégrossissage initial joue un
rôle entièrement ou partiellement
déterminant n'explique nullement pourquoi l'artiste
l'accepte comme tel; de même, la modification des
proportions ne se laisse pas expliquer par les
procédures techniques de travail, même si ce
sont elles qui la mettent en évidence. Si le
naturalisme était ici la préoccupation majeure
du sculpteur, il disposerait aussi des moyens techniques
nécessaires.
La sculpture africaine permet de
représenter chaque détail anatomique, mais
toujours avec cette restriction insurmontable: le corps ne
doit en aucun cas être abandonné à sa
fonctionnalité organique. Pour qu'une force
extra-corporelle puisse se manifester, il faut briser la
continuité organique du corps, même sans le
secours de substances spécifiques. C'est pour cette
raison que chaque partie du corps est toujours plus ou moins
nettement délimitée par rapport à une
autre. Ce n'est pas le règne de la continuité,
mais de la discontinuité. La séparation des
volumes constitue une caractéristique essentielle de
la sculpture africaine qui ne se différencie pas
fondamentalement, en cela, de l'art des hautes cultures
anciennes. Ce qui l'en distingue, c'est la persistance de la
continuité organique du bois, malgré la
discontinuité des parties de l'uvre. Le
dynamisme organique du bois se combine donc à cette
articulation du corps qui rejette l'organique. On pourrait
ajouter que la vitalité et la force de croissance du
bois, dont le courant irrésistible traverse l'objet
de bas en haut, ne tient pas compte de la séparation
des volumes et s'oppose par là à l'action de
la discontinuité. Inversement, la dynamique de la
forme créée fait contrepoids à la
dynamique du bois. Les formes qu'on en extrait l'une
après l'autre ne compromettent pas sa
vitalité.
La séparation des volumes peut
être plus ou moins marquée, mais elle est
toujours indiquée, ce qui en fait l'un des principes
plastiques de base de l'art africain. Chaque cas permet de
constater que les diverses parties du corps sont
traitées comme des formes plus ou moins autonomes: la
tête au menton accentué, le cou, les
épaules, les bras et les avant-bras, les mains, les
seins, le torse, le postérieur, les cuisses et les
mollets, les pieds. Cette structure distinctive, parfois
proprement " architectonique ", est encore accentuée
par le surdimensionnement des parties. Certains
détails, comme ceux du visage, sont aussi
conçus et isolés comme des
éléments autonomes, même là
où le traitement de la surface est extrêmement
poussé, comme cela se voit dans les ethnies de
Côte d'Ivoire ou encore chez les Luba du cours
supérieur du Zaïre. Ainsi les yeux se
présentent comme des formes indépendantes,
souvent redivisées dans une articulation très
précise. Le nez revêt fréquemment une
forme stéréométrique fortement
proéminente, tout en se décomposant lui aussi
en parties distinctes comme l'arête et les ailes. Il
faut encore mentionner les coiffures souvent fort
élaborées, ainsi que des marques de
scarification. Tout cela se résout dans
l'évidence plastique d'une construction
résolument formelle, une " mise en rythme " qui a
pour corollaire la stricte négation de l'unité
organique du corps. Cet art, que n'anime aucune pulsion de
vie, ne montre ni la relaxation ni la détente
physique, ce qui nous ramène toujours à la
même constatation: ici, la force est accumulée
plutôt que canalisée selon le jeu des forces
corporelles physiques. Devant ces statues, le spectateur n'a
que rarement l'impression de contempler la
représentation d'un corps humain en station
verticale, avec répartition du poids entre les deux
jambes dont l'une sert d'appui, conformément à
l'attitude du " contraposto " de l'Antiquité
classique grecque. En Afrique, le corps
représenté s'efface derrière la statue
en bois qui s'impose à nos yeux en tant que telle, se
dressant avec d'autant plus de force qu'elle a souvent les
genoux fléchis. Ce fléchissement, s'il
était naturel compromettrait la stabilité de
la posture. Mais il contribue le plus souvent à en
renforcer l'assise, ce qui signifie que le regard
l'interprète " correctement " en n'y voyant pas une
représentation naturaliste. Selon la même "
logique ", on a souvent observé que les bras ne
pendent pas vraiment le long du tronc: en fait, ils sont
plutôt " tendus vers le bas ". La même
constatation s'applique dans le cas de l'ancienne Egypte, il
est vrai, mais contrairement à ce qui se passe en
Afrique noire, la force physique qui va du muscle du bras
jusqu'au poing serré est nettement perceptible: c'est
déjà une force organique, bien que non encore
libérée. C'est sous ce même jour que
nous apparaissent les statues des éphèbes de
l'époque grecque préclassique , qui sont
à l'origine de l'attitude de détente qu'on
rencontre au Ve siècle, et qui a été
initialement soumise aux impératifs du canon formel.
Par contre, on ne voit jamais apparaître dans l'art
africain le système fondamental qui a régi ce
long processus, c'est-à-dire le rapport entre le
fardeau et le porteur, le poids et le support, même
lorsqu'il s'agit de ces caryatides qui supportent un
siège. En fait, elles ne le soutiennent pas: souvent
elles ne font que l'effleurer du bout des doigts, comme s'il
ne pesait rien. Dans la sculpture africaine, seul existe le
poids de l'objet qui se soutient lui-même.
Le principe formel de la
séparation des volumes nécessite une
restriction importante: le principe de l'addition des
éléments essentiellement statiques se trouve
relativisé d'abord par le dynamisme du bois et aussi
par le traitement formel que subit ce dernier. Les
différentes parties ne sont pas seulement
juxtaposées dans un rapport rythmique susceptible
d'être plus ou moins évalué. Dans la
mesure où elles appartiennent au " morceau de bois ",
elles sont soumises à une force opposée qui
affecte leur articulation précise. Et c'est en tant
que force opposée que se manifeste l'action
spontanée de l'herminette et des autres outils,
autrement dit la main de l'artiste. Le rapport de tension
qui existe entre le principe métrique et le principe
dynamique explique que le langage formel puisse
privilégier tantôt l'un, tantôt l'autre,
non seulement selon les régions mais encore de cas en
cas. C'est pourquoi il est pratiquement impossible de
formuler une règle stricte concernant l'art africain,
bien qu'on n'ait cessé de rechercher une telle
règle au milieu de la multitude et la
diversité des styles. En établissant une
distinction entre des concepts de base, on s'est
efforcé d'établir des catégories, celle
du style
" poteau " et la plasticité curvilinéaire,
pour y répartir des phénomènes locaux
individuels. Et c'est une référence
contestable à des notions modernes qui a servi de
prétexte pour utiliser des conceptions stylistiques
radicalement opposées, comme le réalisme et le
cubisme. De même en s'inspirant des formes
caractéristiques du visage, on a opposé un
style convexe à un style concave que l'on rencontre
dans des régions séparées par une
grande distance géographie et on s'est efforcé
pour chacun d'eux de découvrir des constantes
culturelles susceptibles d'avoir force de loi. Le plus
souvent, on a simplement constaté l'antithèse
existant entre un type stylistique dont l'un trouve son
inspiration dans un modelé curvilinéaire du
corps et l'autre dans l'abstraction
géométrique. Cependant, l'un comme l'autre ne
peut fournir qu'un cadre très approximatif à
tout ce que l'Afrique produit dans le domaine artistique: le
seul concept de l'abstraction géométrique
concernera des formes d'art aussi contrastées que
l'art des Dogon, par exemple celui des Bambara, des Mossi,
des Sénoufo et d'autres peuples du Soudan occidental
d'une part, et les reliquaires kota recouverts de
métal du Gabon d'autre part. Notons que ces derniers
sont géographiquement proches des Fang dont la
statuaire est caractérisée, par contre, par
des volumes arrondis. Il n'y a pas que ce " pluralisme "
pour limiter l'utilité d'un concept de style en
Afrique noire. En effet, en histoire de l'art, il ne
s'applique pas au seul produit artistique, mais concerne en
fait l'ensemble de la culture, pour laquelle il a en quelque
sorte valeur de loi. Mais en Afrique les règles
stylistiques n'ont pas autant d'autorité que dans les
autres cultures. Les types de statues ou de masques qui se
transmettent de génération en
génération proposent plutôt un
phénomène typologique que stylistique.
Certaines caractéristiques formelles qui s'appliquent
impérativement à un type
déterminé ne concernent pas forcément
d'autres produits. Ce n'est pas en vertu d'une
volonté stylistique supérieure qu'un masque ou
une statue " doit " être exécuté de
telle ou telle manière, mais parce que les
cérémonies rituelles ont entraîné
le développement de certains types strictement
définis, qui n'offrent qu'une marge limitée
à l'interprétation individuelle. Ce sont eux,
bien plus que les normes stylistiques, qui brident
l'imagination des " artistes ".
Peut-on vraiment parler d'imagination
artistique en Afrique alors qu'aucun sculpteur n'a beaucoup
de liberté, sauf dans des cas extrêmement
rares? Même dans le travail d'artistes africains "
célèbres ", dont l'invention est reconnue, on
décèle moins une manifestation
d'indépendance individuelle que la dépendance
à l'égard de formes et de types donnés.
C'est ce qui est démontré de façon
exemplaire par les cimiers de danse en forme d'antilope des
Bambara du Mali, qui, tout en se conformant à des
modèles de base, connaissent cependant d'innombrables
variantes. Cela s'applique aussi à cet artiste Luba
qui a acquis une célébrité
particulière sous le nom de " maître de Buli "
(il s'agit probablement de plusieurs individus), que l'on
cite volontiers en exemple d'un individualisme africain qui
n'existe pas, malgré ce cas exceptionnel. Le secret
du très long et lent cheminement dans le temps qui a
abouti au type de statues et de masques actuels risque bien
de ne jamais être découvert. En tous cas, il
serait faux de parler en Afrique d'innovation artistique,
même si tout doit avoir eu un début et c'est
une question à laquelle on ne peut pas aujourd'hui
donner de réponse. L'extraordinaire capacité
d'invention qui s'exprime à travers les concepts
formels est d'autant plus impressionnante. On sait que dans
l'art africain, Picasso admirait la conception formelle
plutôt que la qualité de certains objets
individuels. Il est indiscutable que, même quand le
niveau de l'exécution artistique est médiocre
ou sans intérêt, cette conception s'affirme
avec un éclat souverain. Ce sont surtout les masques
qui se distinguent par une incroyable audace conceptuelle
par laquelle ils se distancient bien plus radicalement de la
nature que les statues. Mais une attitude de liberté
vis-à-vis de la nature ne coïncide pas avec la
liberté et l'audace de l'artiste . elle ne concerne
que le concept auquel il se réfère. C'est
avant tout la liberté du choix de la forme, et
certainement pas une liberté individuelle, puisque le
concept formel est inébranlable. Celui-ci ne fournit
que le cadre à l'intérieur duquel peuvent se
développer des variantes individuelles, parfois d'une
" qualité " exceptionnelle, ainsi que des exemples
d'audace isolés.
Nous en arrivons ainsi à
l'individu et par conséquent aussi au talent
individuel exceptionnel. Il ne s'agit donc pas dans ce cas
de simples déviations par rapport au modèle de
base, mais de cette force, de cette sensibilité
unique propre à une uvre, aussi peu explicable
dans le cas présent que dans d'autres formes d'art.
L'étroite marge de manuvre allouée
à la décision artistique rend
l'expressivité, la beauté, la noblesse, la
magie de certaines sculptures d'autant plus
stupéfiantes: tout ceci échappe à toute
volonté de rationalisation. Cet art nous confronte
à une question qui ne se pose pas seulement à
propos de l'Afrique, mais aussi au sujet de l'artisanat
européen des siècles passés. Par quel
mystère un outil en bois, un tissu, un fer
forgé, un récipient en terre cuite a-t-il pu
être doté d'une telle perfection formelle, pour
ainsi dire " ingénue ", qui se perd
irrémédiablement plus tard ? Dans l'histoire
de l'art européen, cette " ingénuité "
subsiste jusqu'au moment de la " chute " provoquée
par le " péché ", celui-ci étant la
découverte de l'art en tant que tel
c'est-à-dire aussi longtemps que subsiste un contexte
culturel dans lequel l'art ne se distingue pas du travail
d'artisanat. Ainsi se trouve exclue
l'éventualité d'un art appliqué.
Au-delà de cette césure historique, cette "
innocence " persiste pour aboutir à ce que nous
nommons l'art populaire. Il doit en aller de même en
ce qui concerne le secret de la beauté des statues,
des masques et autres objets africains. Tout se passe comme
si le sculpteur disposait d'un sens de la forme
hérité de la nature, qu'il aurait
perfectionné à force de travail et
d'expérience et qui se manifesterait aussi bien dans
la conception d'ensemble de l'objet, que dans
l'exécution des détails. En règle
générale, le sens de la forme se manifeste en
Afrique noire avec une extrême mesure, l'art africain
n'est presque jamais excessif. Comme il se
caractérise essentiellement par un équilibre
réussi entre le calme et l'agitation,
l'activité et l'inactivité, le principe
métrique et le principe dynamique, il est normal
qu'il débouche sur l'austérité, la
sévérité, une grande retenue. A son
propos, on évoquera plus souvent la noblesse
intérieure qu'une quelconque sauvagerie ou
impétuosité " barbare ". Même ce qui
doit paraître effroyable (ce qui est souvent une
fonction des masques) n'est rendu qu'en respectant
strictement la mesure formelle, dans laquelle la
symétrie (d'ailleurs rarement négligée
dans les masques), joue un rôle essentiel. La mesure
est toujours présente, la démesure rarement.
C'est par ce caractère métrique nettement
marqué que la plastique africaine se distingue
considérablement de la plastique océanienne,
en tous cas de la mélanésienne, elle aussi
fondée sur la prédominance de la " puissance "
sur la représentation. L'art africain associe le
principe " vitaliste " ou dynamisant à la
métrique formelle. Et ce dualisme, où
s'équilibrent force et mesure, pourrait bien
être la raison essentielle de la forte impression
éprouvée par les artistes européens
confrontés à la sculpture africaine, vers
1905.
Werner Schmalenbach
retour
au sommaire du texte
retour
haut de page
|