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Les légendes
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les photos
1.
Les symboliques sexuelles des habitations " lobi " ont été remarquablement
mises au jour par Giovanna Antongini et Tito Spini (1993 : 143-157).
2.
Le vocable buthiba (plur. buthibê) serait d'origine birifor. Nombreux
sont les Lobi à l'avoir aujourd'hui adopté pour désigner les " statuettes
" tant en bois qu'en métal ; thil-buu (plur. thil-bia} est cependant
employé par la plupart des Lobi avec lesquels j'ai travaillé, aussi
est-ce ce dernier terme que nous utiliserons de préférence au premier.
3.
Sur ce point, il est regrettable que Jean-Paul Barbier affirme, tant
à propos des artistes africains .../.. que de Picasso (qui fut l'un
des plus proches amis de Michel Leiris) : " peu importe leurs motivations
>; (Barbier 1998 : 14).
4.
Jean Jamin, " Présentation ", in Leiris 1996 : 1112.
5.
Voir, tel un exemple du genre, Coquet 1990 : 53-64 et Laburthe-ToIra
1992 : 127-134.
6.
Dans la littérature ethnologique, les propos des " informateurs " sont
souvent noyés dans un anonymat qui conduit parfois à des généralisations
excessives. Pour ceux qui nous intéressent ici, un homme lobi, s'il
est membre d'une communauté culturelle dont les us et coutumes sont
encore de nos jours relativement tenaces, bien que changeants et pris
dans un mouvement d'évolution - ou d'historicité - (lequel du reste
ne date pas d'hier), il n'en est pas moins un être singulier parmi d'autres
altérités tout aussi singulières. En outre, le concept d'anonymat est
d'autant plus négatif, selon moi, pour ce qui relève de l'art dit "
primitif", que ce fut longtemps (mais peut-on ne plus parler qu'au passé
? ) non seulement l'une de ses caractéristiques, si l'on peut dire,
mais également l'une des conditions de sa valeur marchande : le fait
qu'une sculpture africaine, par exemple, fut anonyme prouvait en quelque
sorte son authenticité et ajoutait donc à sa valeur purement plastique.
7.
Luc De Heusch (1998 : 121 ; mes italiques) écrit : "II était (Jean Laude)
avec Michel Leiris, l'un des très rares commentateurs sensibles de l'art
africain, de ces objets naufragés qui échouent sur les côtes européennes
ou américaines et dont s'emparent les marchands, à moins qu'ils n'aillent
frauduleusement les arracher sur place à l'obscurité des sanctuaires."
8.
Étude faisant suite à celle de Roger Somé, à mes yeux restrictive quoique
souvent pertinente, plus particulièrement quant aux angles d'approches
philosophiques concernant les théories de l'art et de l'esthétique.
Cf. Somé (1992 : 113-126).
9.
Ce qu'écrivait Claude Lévi-Strauss (1962 : 11) s'appliquerait ici parfaitement
: " Dans toute langue, d'ailleurs, le discours et la syntaxe fournissent
les ressources indispensables pour suppléer aux lacunes du vocabulaire
" - lacunes absentes du lexique 'lobiri, pour ce qui du moins nous occupe.
Les légendes
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les photos
10.
Any'e thil-buu buo .''(Qu'est-ce qu'une belle statuette ?), telle est,
en 'lobiri, la question que l'on pose sans que, en fonction du contexte,
il y ait confusion quant à savoir si l'on parle de la forme ou de l'efficacité
de la statuette.
11.
Concernant la beauté des femmes, il dit pareillement, sans détour, qu'elles
sont belles quand il existe un bon équilibre entre les différentes parties
de leur silhouette et qu'elles marchent en se tenant bien droites
12.
Un thil-buu est sacralisé, passe du statut d'artefact à celui de thil,
par l'onction d'un sang sacrificiel de sorte qu'il n'est avant rien
d'autre que son substrat même : un objet en bois, non pas laissé à l'état
de nature - sauf exception -, mais travaillé, ouvragé, sculpté par l'homme.
À ce propos, Michèle Cros (1990: 208) écrit: "Toute adoption d'un nouveau
thil nécessite d'abord de le mettre en activité, de "réveiller" la puissance
surnaturelle qu'il matérialise. Seul un sacrifice sanglant serait en
mesure d'agir de la sorte. "
13.
D'aucuns y verrons un truisme, et c'est tant mieux. Mais il n'est pas
inutile de le rappeler quand on peut encore lire : " La notion du beau
n'existe pas ", propos de Jean Rouch parlant de l'art africain (Libération,
mardi 8 octobre 1996).
14.
Tel qu'il a déjà été dit, le thil-buu est le réceptacle d'une divinité
appelée thil.. Le thil est une " puissance spirituelle ", un " génie
" qui n'est pas visible par le commun des mortels, aussi le thil-buu
en est-il sa part matérialisée, visible.
15.
Les thildaara (sing. thildaar) désignent ceux qui possèdent de nombreux
thila.
16.
C'est me recommandant de Jean Jamin que Denise Paulme m'avait ouvert
sa porte avec une courtoisie et une hospitalité auxquelles je tiens
à rendre ici hommage.
17.
On dit des devins qu'ils " charlatent " en ce qu'ils peuvent, lors de
séance de " divination " deviner les causes d'un mal, d'un tourment,
ou expliquer le sens d'un rêve de celui ou celle qui vient le consulter.
Le terme " charlater ", qui remonte à l'époque coloniale, signifie donc
" deviner " lorsqu'il s'agit de " divination ".
18.
Volontairement du moins car, comme partout en Afrique, ou quasiment,
les statuettes subissent les effets des intempéries, des termites, etc.
19.
Le sculpteur est même tenu de vendre ses thil-bia, même très peu cher,
car s'il a les moyens de sculpter, et de gagner ainsi quelque argent,
c'est grâce au tffil sous la protection duquel il s'est placé lors de
son initiation (voir note 22). De fait, une partie du produit de la
vente est réservée afin de pouvoir faire des sacrifices en l'honneur
dudit thil. On appelle l'argent (musumu) réservé au thil: musumu-thil
ou musumu-kha (kha : "amère")
20.
Cette réserve faite, les travaux de Daniela Bognolo sur les différents
styles de la statuaire lobi sont, à peu de choses près, remarquables.
21.
Les thila vivant notamment dans les arbres, les sculpteurs sont tenus
d'avoir ce que la tradition ethnologique appelle un " médicament " :
en fait un savant mélange de matières calcinées in fine réduit en une
poudre noire ; ce thil-thii (de thèlé sculpter et thii: médicament)
doit être appliqué sur l'arbre afin de savoir si celui qui l'habiterait
autorise le sculpteur à y couper le bois dont il a besoin. Tout sculpteur
non initié qui couperait du bois pourrait devenir aveugle car il ne
peut, hors initiation, obtenir le thel-thii. Quant à être initié, il
faut en passer par un " initiateur " (lui-même sculpteur) possédant
le thil, duquel il tient la composition du thil-thii. C'est sous la
protection de ce thil que sera le nouvel initié -lequel emprunte le
thil mais ne le possède pas pour autant, de sorte (et sans entrer ici
dans le détail des différents modes d'acquisitions et d'installations
des thila) qu'il ne connaît pas lui-même la composition du thil-thii,
doit retourner chez son initiateur pour en obtenir de nouveau une fois
sa réserve épuisée si bien qu'il ne peut lui-même initier un autre sculpteur
- à tout le moins tant que trois ans (minimum) ne se seront écoulés
et qu'il n'aura pu réunir la somme nécessaire à l'installation, chez
lui, du thil.
22.
Maassé, l'un des thila les plus puissants de la cosmogonie lobi, est
de ceux possédés par Tyohèpté Palé (thil, avec d'autres, hérités de
son père, Sihinté Palé, lui-même sculpteur) ; c'est de lui qu'il tient
la composition du thïl-thii
23.
A cette page, en note, Michel Leiris écrit, citant d'abord H. Basset
: " ''Tout inventeur, en matière littéraire, est un inspiré. Or d'où
vient l'inspiration ? En Berbérie, il semble bien que ce soit des génies.
C'est auprès d'eux que les poètes allaient la chercher, avant de s'adresser
à un Moulay Brahim ou à un Moulay bou Chta : et encore aujourd'hui les
chanteurs du Sud marocain vont demander la connaissance de leur art,
et le pouvoir de composer des poèmes, aux génies d'Ifrin Qaou ou de
la grotte des Ida-Gounidif '' (Basset, Essai sur la littérature des
Berbères, p. 113). Dans le domaine mandingue, l'on rencontre des représentations
du même ordre. D'après une information recueillie par la Mission Dakar-Djibouti
auprès du jeune Mamadou Keyta (Malinké de la région de Bamako), le nommé
Mako Dyara, célèbre chanteur mort quelques années auparavant à l'hôpital
de Bamako, passait pour avoir appris ses chansons d'un esprit féminin
qu'il aurait rencontré un jour qu'il était dans la brousse. " Ce qui
est ici vrai pour le mot, l'est donc également pour cette autre poésie
: la sculpture.
24.
Le gyur est le plat quotidien tout au long de l'année. Il est composé
de petit mil (gyubo) réduit en farine avant d'être consommé sous forme
de galette. Le gyur se mange accompagné de diverses sauces. En Afrique
de l'Ouest ce plat est désigné du terme générique tô.
25.
Pour être bref, disons que chaque thil est le génie sous couvert duquel
un ancêtre peut revenir à certains de ses descendants. Aussi le thil
est-il le " représentant " d'un défunt - défunt au monde des vivants
car son " double " (le thuu) continue de vivre au pays des morts (khindi-duo).
26.
Concernant Maassé, voir note 22.
27.
" Ma toile me permet de rendre visible l'invisible ", telle est la phrase
exacte chez Charles Juliet (1978: 50).
28.
Sur ce point nous pourrions suggérer que " le patrimoine culturel mondial
" ne doive pas circuler à sens unique et, partant, ne soit pas seulement
accessible à l'Occident : ainsi, de même que l'art africain exposé en
Occident, l'art de celui-ci le serait en Afrique, en sorte que des Africains
auraient par exemple pu voir au Musée de Ouagadougou (et pourquoi non
de Gaoua ?) les rétrospectives Giacometti ou Brancusi. Toutefois, il
n'est déjà pas si mal, dirais-je, que l'exposition " Vallée du Niger
", notamment présentée au Musée des Arts africains et océaniens (MAAO)
en 1994, l'ait aussi été dans toute cette partie de l'Afrique à laquelle
elle était consacrée - à ceci près que ce que présentait l'exposition
en Afrique n'était plus les œuvres d'art où elles avaient pourtant vu
le jour, mais de grands panneaux d'informations ou avaient été collés
du texte et des photos sur l'histoire de l'art africain ! Ce n'était
donc " pas si mal ", mais aussi mieux que rien !
29.
Lors de mon dernier séjour, au mois de décembre 1998-février 1999, Madeleine
Père (ethnologue qui vit à Gaoua depuis trente ans) me confia deux photographies
d'une statuette lobi que lui avait envoyées le géographe Georges Savonnet,
lequel a, par le passé, travaillé en " pays lobi ". Il avait acheté
cette pièce en 1995 à la " foire du jambon et de la ferraille " à Vincennes
et lui demanda si elle pouvait en retrouver la trace. Connaissant mes
travaux (qu'elle encouragea et soutint dès leur début), Madeleine Père
me confia ces documents. Chaque région du " pays lobi " développant
un style particulier quant à la statuaire, j'eus l'intuition que celle-ci
avait été sculptée dans la région de Passéna - où j'allais précisément
quelques jours plus tard retrouver le sculpteur Tyohoulinté Hièn. En
regardant ces photographies - le 5 janvier 1999 -, il y reconnut la
main d'un sculpteur surnommé Bolo, de son vrai nom Thilmité Paie, lequel
avait vécu à Passéna.
Il me conseilla en outre d'aller voir l'un de ses voisins, Tyosopté
Palé qui l'avait bien connu. Je m'y rendis le jour même, lui montrai
les photographies et il y reconnut lui aussi de suite le style propre
à Thilmité Palé, m'apprenant par ailleurs qu'il était décédé
à Moro-Moro, en Côte-d'Ivoire. Le 13 janvier 1999, à Gbakpoulona, soit
à environ 90 km de Passéna, je montrai ta mêmes documents à Tyohèpté
Palé. Il affirma également - et sans que mon traducteur ou moi-même
ne lui soufflâmes aucun nom - que cette statuette était l'œuvre de Bolo.
Cet épisode qui, je l'avoue, me procura un vif plaisir, prouve, on ne
peut mieux, qu'il est sinon toujours du moins parfois possible de mettre
un nom sur une sculpture d'art dit primitif jusque-là considérée comme
anonyme. Un épisode digne d'une véritable méthode d'identification des
sculptures africaines en somme...
30.
Se montrant quelque peu réservée sur " l'universalité de l'émotion esthétique
", Sally Price (W, 61) écrit : " II me semble que les partisans de l'universalité
de l'émotion esthétique ont assujetti leur théorie à un corollaire implicite
et potentiellement dérangeant que l'on pourrait résumer ainsi : alors
que les sociétés Primitives, tout comme les Nôtres, peuvent donner lieu
à des chefs-d'œuvre artistiques indiscutables, et alors que par leur
seul pouvoir d'émotion esthétique, les Chefs-d'œuvre Primitifs traversent
les barrières culturelles et linguistiques pour atteindre les amateurs
d'art occidentaux, les membres même de ces sociétés primitives (y compris
les plus doués d'entre eux) sont eux désavantagés (...) dans leur participation
à des expériences esthétiques surpra-culturelles. Cette nuance vient
rarement troubler le ronronnement du discours sur l'universalité-de-l'esthétique.
" "
(31.
Alors que naissait le projet de restructuration du Musée de l'Homme,
Jean Jamin déclarait à propos des arts dits primitifs, dont les " plus
beaux spécimens " devaient être exposés dans une salle du Musée du Louvre
: "À la limite, on devrait les mettre au musée d'Art moderne " (Libération,
8 octobre 1996).
(32.
Jacques Kerchache (Le Monde, 9 octobre 1996).
|
Dans
mon bureau, à Paris, posées côte à côte, parmi tout un agencement
d'objets dont quelques-uns importés d'Afrique noire côtoient nombre
d'autres d'origine occidentale, deux photographies : l'une figure
Alberto Giacometti, il est assis sur un tabouret de bar et modèle
des deux mains une oeuvre à venir, de petite dimension ; l'autre
représente Tyohèpté Paie qui, assis sur une pierre, est adossé contre
le tronc d'un arbre. Contrairement à Alberto Giacometti dont le
regard fixe l'objectif, Tyohèpté Palé, les yeux baissés,
taille un morceau de bois à l'aide d'un couteau, de sorte qu'ici
son regard est pour nous perdu. L'un travaille donc une matière
molle, l'autre une dure mais après coup tous deux auront réalisé
une statuette.
La
première de ces photographies a été prise à Paris en 1954, rue Hippolyte-Maindron
; la seconde, en 1996, à Gbakpoulona, devant la maison de cet homme
qui a depuis peu terminé ses récoltes de maïs et de sorgho. Ainsi,
quarante-deux années et cinq mille kilomètres environ séparent la
prise de vue de ces deux photographies. De même, la couleur de la
peau différencie-t-elle ces deux hommes qui pratiquent une même
activité - bien que le Noir, un Lobi, n'y consacre pas tout son
temps puisqu'il est tout à la fois cultivateur, éleveur de volailles
et de bovins, ainsi que devin et guérisseur (buordaar, plur.
buordara).
Ce
qui les distinguerait également, c'est la destination de leurs créations,
à tout le moins dans l'environnement culturel et social où elles
voient le jour : les sculptures de Giacometti sont le plus souvent
acquises
par des esthètes, des collectionneurs ou des musées d'art - non
par des musées d'ethnographie bien qu'il puisse être pertinent de
voir dans L'homme qui marche, par exemple, une sorte "d'objet
ethnographique" (notons d'ailleurs qu'en 1988, au moment de l'inauguration
du nouveau hall du Musée de l'Homme, cette pièce fut exposée à l'entrée)
-, afin que ces mêmes esthètes et un public des plus larges, composé
d'amateurs plus ou moins avertis, les considèrent, les admirent,
en somme les reconnaissent comme des œuvres d'art.
Celles
de Tyohèpté Palé sont en revanche achetées par des clients
qui, fréquemment, après avoir consulté un devin et suivi ses prescriptions,
les lui ont commandées en vue d'un certain usage magico-religieux.
Ces statuettes sont placées soit sur la terrasse ou dans la cour
d'une maison, soit le plus souvent à l'intérieur de cette habitation
dédaléenne (1)
: dans une chambre obscure - le thilduu - dont
peu de personnes seront autorisées à franchir le seuil. Dans cette
chambre aux fréquentes allures de capharnaüm, où, chez Tyohèpté,
parmi gourdes à médicaments, clochettes de divination, cuillères
à soupe, miroir et brosse à cheveux, et multiples vieilleries dont
certaines sont autant de traces d'un passé révolu (telle cette coiffe
défraîchie en fibres dont les jeunes hommes se paraient lors d'initiations,
funérailles, festivités afin de s'embellir et séduire les jeunes
filles qui, pas plus hier qu'aujourd'hui, ne leur cédaient quant
à la coquetterie), sont en effet posées, entreposées (on ne sait
trop comment dire, bien qu'elles puissent quelquefois paraître exposées)
ces statuettes lobi, c'est-à-dire des buthibè ou des
thil-bia (2)
qui sont en quelque sorte les " réceptacles d'une divinité " (Leiris
1996: 1149), divinité qu'un vocable générique désigne du nom de
thil (plui. thila).
Deux
hommes, nés tous deux au début de ce siècle, Giacometti en 1901,
Tyohèpté en 1915, s'adonnent donc - sur deux continents différents
- à une même tâche : la sculpture.
D'après
ce qui vient d'être dit, bien des choses les distinguent. Résumons
: leur statut social, la valeur et la destination de leurs œuvres
; a priori les raisons pour lesquelles ils sculptent. Si, d'Alberto
Giacometti, on peut dire en effet qu'il œuvre pour vaincre une douloureuse
solitude en rendant visible le monde tel qu'il le voit et est seul
à le voir de cette façon, on peut avancer, sans prendre trop de
risque, que Tyohèpté Palé œuvre quant à lui parce que les
traditions et les croyances qui sont celles de la population à laquelle
il appartient l'obligent à rendre visible ce qui ne l'est pas -
y compris pour lui-même qui se voit ainsi contraint d'imaginer l'invisible.
La
double entrée de ce texte, dont la première conduit dans l'atelier
d'Alberto Giacometti, la seconde devant la maison de Tyohèpté Palé,
est pour partie contingente : un autre artiste occidental aurait
pu être cité en exemple, de même qu'un autre sculpteur lobi parmi
ceux rencontrés lors de mes enquêtes, afin de mieux circonscrire
ce qui peut décider voire conditionner, motiver ou inspirer un sculpteur
lobi qui travaille dans le cadre de la tradition, cadre autrement
moins étroit qu'on a tendance à le croire.
Ces
deux photographies n'en ont pas moins valeur de paradigme en ce
qu'elles concentrent la problématique de cette étude : comme nous
l'avons vu précédemment, les œuvres en devenir sont en partie soustraites
au regard par les mains de ceux qui les façonnent. Les deux hommes,
les deux artistes au travail sont donc au tout premier plan de ces
documents. Et ce qui pourrait les rapprocher, c'est cette situation
de création - de créativité - à laquelle ils s'adonnent l'un et
l'autre pour des raisons différentes. certes, mais pas plus qu'elles
ne le seraient entre Giacometti et Zadkine ou entre Tyohèpté Palé
et Gbèringyilé Palé, un autre sculpteur lobi de le région
de Gaoua. C'est ce que je tenterai de démontrer.
Paradigmatiques,
ces documents le sont en effet car la question est non seulement
de se demander si les statuettes lobi sont ou peuvent être appréhendées
par les Lobi eux-mêmes sinon comme des "œuvres d'art", du moins
comme des objets relevant ou participant d'une émotion esthétique
(j'y répondrai dans ma première partie), mais aussi d'apprécier
- ces deux interrogations étant étroitement liées - quelles peuvent
être les intentions des sculpteurs qui les créent, soit pour le
dire autrement et par la plume de Michel Leiris : "Dans une histoire
de l'art on ne peut, il va de soi, s'en tenir à la considération
des seuls objets [...] et les œuvres en question resteraien par
ailleurs lettre morte si l'on ne donnait quelque idée des hommes
qui le ont produites et de ce qu'ils avaient en tête " (Leiris 1996
: 1094) (3).
Avant
de poursuivre, et afin de ne pas expédier les lettres mortes, ni
non plus les abandonner à leur solitude de gisants - à dire vrai
faux gisants qui tôt ou tard devront bien finir par s'imposer -,
je rappellerai ce que Jean Jamin écrivait en 1995 dans la présentation
de la réédition de Afrique Noire : la création plastique
: " ... de ce livre [...] l'approche et les perspectives, fortement
novatrices, sont en somme restées lettre morte pendant longtemps.
Et, sur beaucoup de points - malgré une information naturellement
datée (la connaissance de l'histoire et de l'ethnographie africaines
s'est bien sûr considérablement développée depuis la première publication
de ce livre) -, elles le demeurent " (4).
Jean Jamin se réfère ici à ce qu'il nomme la " manière de subversion
méthodologique " opérée par Michel Leiris, lequel considérait que
l'art africain, sans être en totale relation d'équivalence avec
l'art occidental, n'en est pas moins un " art parmi les autres ".
De même pourrait-on dire (mais n'est-ce pas déjà dit ?) : si l'artiste
africain n'est pas en tout point semblable à l'artiste occidental,
il est aussi un artiste parmi les autres, tous les autres, d'où
qu'ils soient. Cette voie, que balise la notion d'ethno-esthétique,
ouverte donc par Michel Leiris, mais également par Denise Paulme,
Jacqueline Delange et Jacques Maquet dans les années 60, semble
n'avoir guère été suivie, aussi les défenseurs d'une approche soit
esthétique, soit ethnographique des objets africains (ou plus généralement
dits primitifs) continuent-ils d'entretenir de vives polémiques
(5),
lesquelles prêteraient à sourire si elles n'étaient souvent dommageables
pour une plus fine compréhension de l'art africain. Fort heureusement,
nombreux sont ceux qui ne considèrent pas ces deux approches comme
antinomiques, car " il s'agit d'une certaine façon de mettre fin
à cette division arbitraire entre forme et fonction que l'on trouve
dans tant de monographies discutables. Comme si, en traitant de
ces matières en deux chapitres distincts, sans lien, l'on pouvait
clôturer la question du sens " (De Heusch 1995 : 10). Le seul fait
de devoir le rappeler confirme que le problème n'est pas encore
sorti de l'impasse. Et comme le souligne Annie Dupuis (1995 : 103-105),
en dépit des efforts déployés lors de l'exposition Trésors cachés
du Musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren, il a semblé nécessaire
- afin de ne mécontenter personne - de publier dans un même temps,
et séparément, deux ouvrages : l'un plus particulièrement ethnographique,
l'autre relevant davantage de considérations esthétiques.
Faute
de pouvoir ici tout rapporter des entretiens que l'eus sur le terrain
avec des sculpteurs lobi (mais aussi des devins, des potières et
les clients des uns et des autres), je me limiterai à en présenter
quelques traits saillants qui permettront de connaître un peu mieux
ce que certains d'entre eux peuvent " avoir en tête " relativement
à des considérations esthétiques puisque celles-ci ne semblent pas
être forcément séparées de la "valeur d'usage " (Hollier 1991 :
VIl-XXIV) à laquelle ces objets sont soumis, de sorte qu'il n'y
aurait pas d'aberration à parler d'art lobi à condition de
savoir qui parle de quel art.
J'ajouterai,
pour clore cette introduction, que ce texte s'inscrit dans le cadre
d'un projet plus ample qui consiste en une ethno-esthétique des
arts lobi, non d'abord et exclusivement quant à leurs manifestations
(arts du corps, parure, statuaire, architecture, littérature et
poésie à travers les contes, les chants, le théâtre, plus exactement
la théâtralité lors des funérailles ou de certaines initiations,
etc.), mais concernant les intentions des hommes et des femmes qui
plus particulièrement les créent ou les pratiquent - raison pour
laquelle, aussi, et afin ne pas céder à l'anonymat d'une parole
collective (6),
les propos de mes interlocuteurs sont le plus souvent rapportés
au style direct.
Enfin,
me référant aux divers écrits de Michel Leiris sur l'art
africain (7),
je définirai en premier lieu, et s'agissant de la statuaire du moins,
ce que recouvre la " notion du beau " pour les Lobi puisque "pour
être en droit, toutefois, de parler d'art quant à ces sociétés,
il faut à tout le moins être assuré que la notion du beau ne leur
est pas étrangère" (Leiris 1996 : 1164). En l'occurrence, j'ai mené
une enquête linguistique(8)
sur différents vocables signifiant la beauté, la bonté, l'efficacité,
etc. Très sommairement, je dirai que boorè (sème polysémique)
signifie tant la beauté que la bonté, mais qu'il peut, selon le(s)
contexte(s), ne signifier que la seule beauté indépendamment de
toute ambivalence sémantique - toutefois, quand bien même aucun
sème 'lobiri n'existerait qui désignât ce qui est précisément beau,
la faculté qu'ont les Lobi de percevoir ce qui est tel ne saurait
leur être déniée (9).
Le bon, le beau, l'utile
La
" beauté ", serait-elle d'une femme, d'un paysage, d'une sculpture
ou de tout autre artefact, répond presque toujours à des critères
pour partie subjectifs, lesquels, cependant, sont aussi communs
à un groupe, plus ou moins large, partageant un même environnement
sociologique et/ou culturel. À la vérité, nous pourrions dire de
la reconnaissance du beau qu'elle est ontologique, fût-ce pour cette
seule raison que ce qui fait la beauté d'un corps humain, d'un ciel
ou d'une œuvre d'art n'est souvent guère différent selon que l'on
est européen ou africain - les critères subjectifs n'étant peut-être,
in fine, qu'affaire de goûts personnels. En somme, c'est ce que
Michel Leiris avait su proposer à notre réflexion, quand il notait
: "En 1931, séjournant à Sanga avec Marcel Griaule, j'ai constaté
que parmi les masques de types divers dont nous venions de faire
l'acquisition il en était un que l'un de mes informateurs déclarait
aimer mieux que les autres : précisément celui que moi, qui ne pouvais
être influencé par aucune considération fonctionnelle, j'estimais
le plus beau (ce que, bien entendu, je m'étais gardé de dire) "
(Leiris 1996: 1172). De même que pour les Dogon et leurs masques,
quoique s'agissant ici de la statuaire, beauté et fonction pour
les Lobi vont de pair. Il n'empêche qu'ils peuvent décliner, hors
de son usage, les conditions plastiques à retenir pour qu'un thil-buu
soit reconnu beau.
Le
montre cette première anecdote, lorsque je rencontrai le sculpteur
Sipiné Khambou, à Nyobini : je lui expliquai rapidement le but de
ma visite (une étude sur les sculpteurs, avec l'intention d'écrire
sur le sujet...). Il me dit alors que si je désirais acheter des
thil-bia, il était préférable que j'aille voir Dihounté Pale
ou Tyohèpté Palé car ils font des statuettes bien plus belles
que les siennes ! Ainsi me trouvai-je d'emblée dans le vif du sujet,
à ceci près que je n'étais pas chez lui en tant que client. A la
veille de mon retour en France, je lui achetai néanmoins quelques-uns
des thil-bia qu'il avait en réserve, réserve non négligeable
du reste (cf. infra) : quand il me présenta son " stock ", je n'eus
vraiment que l'embarras du choix, il y avait bien une trentaine
de thil-bia. Précision faite de ma qualité d'ethnographe,
je lui demandai : " À quoi donc peut-on reconnaître qu'une statuette
est belle (10)?
" Et il me répondit : " II faut qu'elle ressemble à un homme, que
les membres soient bien sculptés et que la tête, surtout, soit ressemblante.
"
Tyohèpté Palé
ne me dira pas autre chose : un thil-buu doit ressembler
à un homme, et le visage doit être sculpté avec attention. Il est
important, pour lui aussi, qu'une statuette soit belle (11),
mais, en sculpture, la beauté n'est pas forcément chose facile,
ce pourquoi, il précise : " Chaque
thil-buu a des défauts car il est comme les hommes, et les
hommes ne sont pas parfaits. " Quant à Gbéringyilé Palé,
sculpteur à Danhal-Pkangara, après m'avoir dit que la beauté d'une
statuette dépend de l'équilibre général de ses formes", il eut cette
phrase : " Une statuette
est belle quand elle ressemble à ce point à un homme que j'aurais
envie de le connaître.
" En outre - non pas chaque jour, mais à plusieurs reprises
- il advint, lorsque j'étais à Gbakpoulona chez Tyohèpté Palé,
lequel sculpte
devant sa maison où les gens ne cessent d'aller et venir, que j'entende
certains lui dire a boorè (il est beau) ou dè boorè
(c'est beau) relativement à ce qu'il était en train de sculpter.
A ce moment-là, le thil-buu n'ayant pas encore été sacralisé,
il ne pouvait être le réceptacle d'un thil, si bien que l'appréciation
du visiteur était uniquement d'ordre esthétique et ne pouvait donc
pas se référer à la fonction de l'objet (12).
Ainsi, le voyons-nous,
un thil-buu peut être apprécié pour ses seules qualités plastiques,
rendant de fait caduc tout jugement qui priverait les Lobi (voire
les Africains en général) de la disposition à être sensibles au
beau en tant que tel et pour lui-même (13).
Mais, pour peu que l'on veuille se départir d'une problématique
frappée d'ethnocentrisme, l'important est ailleurs car, en fin de
course, comme nous l'avons dit, la statuaire lobi ne peut être,
in situ, séparée de sa fonction - d'autant que celle-ci se révèle
renforcée par les qualités plastiques des statuettes.
Je n'ai plus souvenir
des circonstances exactes, mais peut-être qu'à force de ressasser
les variantes d'une même question - est-il vraiment nécessaire qu'un
thil-buu soit beau puisque c'est de toute façon le thil
(14)
qui importe ? - avais-je fini par agacer Tyohèpté Palé qui,
par une boutade, me fit remarquer : " Si tu fais
à ton thil un thil-buu qui n'est pas beau, il te fera
avoir des enfants qui ne seront pas beaux non plus. "
Nous avons bien ri ! De même, un an plus tard, à Pèèr Saléla, Tyohoulinté
Hièn (un autre sculpteur) répondant à mes questions sur la beauté
et l'efficacité des thil-bia - en l'occurrence sur les effets
éventuels de la première sur la seconde - nous dit à Gongone et
moi, tandis qu'à quelques mètres ses deux épouses s'occupaient des
enfants : " Le thil sait que tu l'honores
! Et si tu cherches une femme, c'est une belle femme que tu auras.
" Ces deux remarques attestent que pour les Lobi " les
objets rituels doivent être "aussi beaux qu'il est possible" pour
avoir toute l'efficacité désirée, car il est nécessaire qu'ils plaisent
aux dieux et aux ancêtres, en sorte que, loin d'être déterminante
à elle seule, la valeur fonctionnelle s'avère ici étroitement dépendante
d'une qualité esthétique reconnue telle " (Leiris 1996 : 1170 ;
mes italiques). Et le fait est qu'à plusieurs reprises les sculpteurs
disent qu'à l'aune de la beauté du thil-buu, le thil
donne satisfaction à celui qui l'a de la sorte honoré, tant et si
bien que cette manière de " dépendance réciproque" (Augé
1988 : 55), laquelle touche d'abord aux sacrifices qui sont offerts
aux thila, renvoie également aux dépenses, de différents
ordres, que les Lobi peuvent ou/et doivent faire pour s'attirer
les bonnes grâces des thila en leur possession ; raison pour
laquelle les thil-daara (15)
sont prêts à débourser davantage auprès d'un bon sculpteur plutôt
que d'un autre dont les statuettes seraient moins belles.
Faute d'argent,
il n'est toutefois pas toujours possible d'acheter le thil-buu
désiré : ici comme ailleurs, beauté et talent se paient ! En effet,
les sculpteurs lobi ont une idée plutôt objective de leur talent
ainsi que de la qualité de leurs sculptures comparées à celles réalisées
par d'autres, de sorte que si la valeur fonctionnelle, ou l'efficacité,
est "étroitement dépendante" de subtilités plastiques, la valeur
marchande ne l'est pas moins. Sur ce sujet, Tyohèpté Palé,
m'avait précisément dit : " Je vends cher car
ça me fatigue. Et si tu me demandes de faire telle ou telle forme
de buthiba, je sais la faire. Je peux sculpter toutes les
statuettes. " Kaldélété Hièn, thildaar à Dyantara,
possède, quant à lui, d'assez nombreux thil-bia dont certains
furent sculptés par Tyohèpté Palé, d'autres par Sipiné Khambou.
Le style de chacun de ces sculpteurs étant facilement identifiable
- le talent du premier est incontestablement plus abouti que celui
du second -, je demandai à Kaldélété lesquels il préférait d'entre
ses thil-bia (suivant en cela Michel Leiris, mais également
Denise Paulme (16),
qui m'avait suggéré d'interroger mes interlocuteurs sur celui qui
leur paraîtrait le plus beau parmi plusieurs objets). Sans aucune
hésitation, il désigna ceux de Tyohèpté, ajoutant à propos de Sipiné
et riant franchement aux éclats : " Sipiné !
ha ! Mais il apprend lui ! Quand tu sors ses statuettes pour charlater
(17),
les gens qui les regardent les trouvent laides ! " Par
contre, peu avant, parlant de Tyohèpté, il avait confié : "
Je le connais ! Il sait sculpter, il sait comment faire. "
Ensuite, parce que j'avais voulu savoir pourquoi préférant les thil-bia
de Tyohèpté il en avait acheté à Sipiné, il avait soutenu que si
les moyens ne lui manquaient il n'aurait que de belles statuettes
: "Je cherchais cet objet (un thil-buu),
mais je n'avais pas l'argent. Mais l'autre [Sipiné], il te donnait
ce qu'un pauvre peut avoir, alors tu le prends, comment faire autrement
? " Sur ce point, il est à préciser que si le thil
est par nature exigeant, il ne l'est pas non plus aveuglément. Si
celui chez qui il a voulu être installé n'en a pas les moyens, il
comprendra que ne puisse être acheté, en son honneur, un beau thil-buu;
raison pour laquelle il ne faudrait tout de même pas faire de la
beauté une condition radicalement sine qua non de l'efficacité
des thil-bia ; et Kaldélété d'ajouter : "
Si les statuettes sont vilaines nous charlatons et nous comprenons
quand rnêrnt leurs paroles (aux thila) ; si elles sont comme
ça (vilaines), oui, nous charlatons quand même. " Cela
incite à penser qu'en " pays lobi " (où nombre d'ethnies ont des
structures politiques dites " acéphales " jugées relativement égalitaires)
nor moins qu'ailleurs - en Occident, ou dans ces royaumes africains
de jadis où l'art était d'abord " de cour " - , les plus belles
œuvres ne seraient réservées qu'aux riches, et qu'il y aurait donc,
ici aussi, un "art des riches s'opposant à un art des pauvres" (Leiris
1996 : 1178).
En outre, pour
ce qui est de la circulation des statuettes lobi, elles ne peuvent
ni ne doivent être jetées ou détruites (18).
Or, tout comme un thil est flatté lorsqu'un beau thil-buu
est sculpté en son honneur, il faut, pour les mêmes raisons, que
les thil-bia trop abîmés soient remplacés par de nouveaux,
lesquels seront installés dans le thilduu au côté des anciens
(qui continueront de se détériorer). De quoi corroborer, là encore,
que pour être aussi efficaces que possible, les thil-bia
doivent avoir, sinon d'incontestables qualités plastiques, du moins
une certaine tenue, au propre comme au figuré - ce que traduit aussi
très bien cet autre épisode : j'ai eu l'occasion d'acheter à Tyohoulinté
Hièn une statuette qu'il avait pour le coup délaissée non loin d'un
arbre où, près de chez lui, il a pour habitude de sculpter. Quand
je lui dis qu'elle m'intéressait, il fut étonné car si elle traînait
là c'était précisément faute de pouvoir être vendue : en cours d'exécution,
l'un des pieds s'était cassé, aussi Tyohoulinté l'avait-il abandonnée,
la laissant en l'état : estropiée, sans visage, inachevée.
Pour en revenir au remplacement des anciens thil-bia, Tyohoulinté
a su exploiter cette règle, la détournant, afin d'en tirer un profit
personnel, certes des plus louches eu égard au circuit traditionnel,
mais des plus roublards quant au trafic de l'art lobi dont l'une
des valeurs est précisément l'ancienneté en Occident : c'est notoire,
plus une statuette est ancienne, détériorée, maculée - et anonyme
! -, plus elle est cotée, contrairement à ce qui fait sa valeur
dans son milieu d'origine. Tyohoulinté, aux talents réputés, et
dont les thil-bia sont largement reconnus pour leur beauté, propose
aux thildaara qui n'ont pas les moyens d'en acheter de nouveaux,
de les leur échanger contre d'anciens, détériorés, qu'ils possèdent.
Bien qu'il soit proscrit de se séparer, c'est-à-dire de vendre ses
thil-bia (seuls les sculpteurs vendent ceux qu'ils créent
(19)),
il semble que de nombreux thildaara se prêtent à ce troc
dont ils ignorent la finalité : Tyohoulinté monnaye ces anciennes
statuettes auprès de Haoussas spécialement venus de Côte-d'Ivoire
pour-le rencontrer sur le marché de Passéna où il se rend souvent
avec un lance-pierres qu'il a superbement ouvragé ; et, quand on
lui demande pourquoi il l'emporte avec lui les jours de marché,
il répond que c'est afin de montrer qu'il sculpte de jolis thil-bia
en sorte qu'on viendra lui en commander par la suite ; manière comme
une autre de faire, si j'ose ainsi m'exprimer, sa " pub " auprès
d'une clientèle potentielle et d'évidence sensible à la beauté !
Au demeurant, il
apparaît qu'une division des catégories - fonctionnelle, sociale,
religieuse ou esthétique - est une erreur méthodologique, voire
épistémologique : elles sont si étroitement imbriquées que s'il
est absurde de dire que les thil-bia sont uniquement des
objets fonctionnels ou symboliques, il ne l'est pas moins d'avancer
qu'ils ne seraient que des objets d'art. D'où, en somme, l'inanité
de cet affligeant débat qui trop souvent oppose ethnologues (parfois
entre eux) et collectionneurs ou marchands : les uns partisans du
" tout ethnologique " - sans que nous ne percevions bien de quoi
il retourne -, les autres du " tout esthétique " - sans qu'il soit
plus simple de s'y retrouver.
Aussi est-il nécessaire
de savoir quelle question l'on pose, comment on la formule ; et
si l'on affirme en effet a posteriori ou a priori : " il n'existerait
pas d'objets fabriqués à des fins décoratives ou d'agrément,
car chaque réalisation est le produit d'une nécessité à caractère
socio-religieux " (Bognolo 1993 : 380 ; mes italiques) (20),
ou se demande " est-il possible d'analyser les statues lobi et dagara
sous un angle purement esthétique ? " (Somé 1993b : 400 ; mes italiques),
on écarte toutes perspectives heuristiques puisque, dans un cas,
les catégories sont mises en opposition, tandis que dans l'autre,
elles sont d'emblée pensées comme cloisonnées. Autrement dit : il
ne s'agit pas de savoir si les thil-bia sont ou décoratifs
ou socio-religieux, ils peuvent être et l'un et l'autre, tout comme
il ne s'agit pas davantage de savoir s'ils sont purement esthétiques,
mais s'ils peuvent être et esthétiques et fonctionnels. Cette approche
(elle substitue le et au ou) ne répond toutefois pas
à la définition de l'art qui a cours en Occident, notamment depuis
les théories de Kant sur l'esthétique. Mais " loin de représenter
l'art sous sa forme la plus typique, ce que l'Occident contemporain
a nommé "l'art pour l'art" n'est rien qu'un art conforme à une certaine
esthétique, qui veut que l'art soit dégagé le plus possible de tout
conditionnement circonstanciel " (Leiris 1996 : 1162), et Michel
Leiris d'ajouter: "Toutefois, la question de la valeur esthétique
de l'objet dans son contexte originel doit être examinée, car on
ne saurait sans égocentrisme le considérer comme "objet d'art" s'il
n'était tel que pour nos propres regards" (Leiris 1996 : 1162).
C'est ce chemin qui, jusqu'à présent, a été emprunté, permettant
de constater, de surcroît et c'est essentiel, que la statuaire lobi
n'est pas, in situ, un art anonyme : ceux qui possèdent des
thil-bia connaissent l'identité de ceux qui les sculptent
; ils en re-connaissent le nom, le savoir-faire, le talent,
et des thil-bia le coût, j'aurais envie de dire, la cote.
Mentionnant ceux
achetés à Sipiné Khambou avant mon départ, j'évoquais le stock qu'il
m'avait présenté. Une pareille " réserve " de thil-bia, pratiquement
tous les sculpteurs que j'ai rencontrés en possédaient. D'une certaine
manière, ces stocks s'élaborent en dehors du circuit traditionnel
de la commande, étant entendu que si l'on sculpte, c'est dans le
but de satisfaire la demande d'un client, auquel un thil,
par l'intermédiaire du buor-daar, a précisément réclamé un
thil-buu. Piet Meyer (1981) signalait l'existence de ces
réserves, mais elles ne concernaient, selon lui, que les " sculpteurs
modernes ", c'est-à-dire ceux travaillant pour des touristes ou
des trafiquants. Or, d'après ce que j'ai constaté, il semblerait
que la frontière ne soit pas aussi nette, qu'elle le soit même si
peu que, si Tyohoulinté travaille fréquemment pour des marchands
haoussas, il n'a pas de stock pour autant, tandis que Sipiné, qui
ne sculpte que dans le cadre traditionnel, n'est jamais à court
de thil-bia.
Il est donc vrai
que si l'on demande aux sculpteurs ce qui les pousse à sculpter,
ils disent d'emblée que c'est la " commande ". Toutefois, les stocks
le prouvent : ils n'attendent pas le client pour se mettre à la
tâche. Au reste, la plupart affirment, dans un second temps, sculpter
à l'avance afin de n'être pas pris au dépourvu au cas où un client
aurait rapidement besoin d'une statuette.
Vient ensuite un
autre argument : s'ils s'arrêtaient de sculpter longtemps, Gbéringyilé
mais également Sombèlté ou Tyohoulinté soutiennent qu'ils pourraient
alors " perdre la main ", autrement dit leur savoir-faire (gityuré-gyir).
Et parmi ceux que j'ai rencontrés, Tyohèpté et Sipiné travaillent
quasiment chaque jour et durant plusieurs heures pour cette raison.
Tous n'en prétendent
pas moins sculpter parce que les thila les y obligent ; et
comme le dit Tyohèpté : " Nous, les Lobi, depuis
des temps très anciens, nous vivons avec les thila et c'est à cause
d'eux que nous sculptons. " Cette assertion suggère deux
interprétations. La première est que les thila demandent à être
matérialisés par un thil-buu que le sculpteur doit, pour
lui-même ou pour un client, exécuter, et la seconde, que c'est aux
thila que les sculpteurs sont redevables de leur savoir-faire, de
leur talent sinon de leur génie. À cela s'ajoute que chaque sculpteur
doit être initié afin de se voir placer sous la protection d'un
thil et, ce faisant, entrer en possession du "médicament
de la sculpture" (21)
(thèl-thii) - initiation à la suite de laquelle il sculpterait
mieux qu'auparavant. Ainsi Sombèlté Palé prétend-il qu'après
avoir été initié, il n'a plus jamais eu de problème pour sculpter.
De même, Takité Khambou, un jeune sculpteur de Gaoua qui développe
une œuvre originale et contemporaine, m'a affirmé, sans néanmoins
pouvoir trop expliquer le pourquoi ni le comment de ces effets,
que depuis son initiation il progressait beaucoup plus rapidement,
ayant en outre un surcroît d'imagination et d'assurance. Gbèringyilé
disait aussi avoir encore mieux sculpté à partir du moment où il
avait été initié.
Sans doute est-ce
parce que j'ai le plus longtemps séjourné avec lui que Tyohèpté
décrit la complexité et la simplicité de ce lien entre thila
et créativité : " Certains croient que le médicament
n'est que du charbon, du charbon qui ne peut rien pour nous (les
sculpteurs) aider. Pourtant, dès que tu consommes ce médicament
tu as la force, tu as l'imagination et tu ne peux plus être fatigué.
Sans ce médicament tu serais paresseux, tu pourrais aussi te couper
le doigt. Donc voila ! Ce médicament nous sert beaucoup. J'ai commencé
à sculpter hier mais je ne suis pas fatigué car j'ai le médicament
dans le sang et le médicament, c'est Maassé. " (22)
De telles affirmations, selon lesquelles le savoir-faire, l'imagination,
implicitement le talent du sculpteur dépendent de son thil, peuvent
paraître obscures, bien qu'en définitive, elles participent de ce
qu'est le mystère de la création, du génie, et viennent renforcer,
s'il en était besoin, " la représentation courante suivant laquelle
un inventeur est nécessairement un inspiré - c'est-à-dire un individu
qui ne devient créateur que par l'effet d'une puissance extérieure
à lui-même dont il copie les actes ou écoute la dictée " (Leiris
1996 : 23 ; mes italiques) (23).
Du thil
que nous nommons "puissance spirituelle", mais qu'en d'autres
temps, pas si lointains (Bognolo 1990 : 19-28), nous appelions "
fétiche " ou " génie ", nous pourrions de la sorte dire qu il est,
au propre comme au figuré, le génie du sculpteur ; génie
qui par le thèl-thii (lequel, à l'heure de l'initiation,
est soit mangé avec du gyur (24),
soit injecté dans les veines après incision) se mêle véritablement
au sang du " créateur ", autrement dit de l'artiste : manière comme
une autre d'avoir le génie (de la sculpture) dans le sang, et qui
semble nous rappeler que l'art aurait partie liée - sinon avec les
dieux forcément, du moins avec la mort (25)
- et d'abord, qui sait ?, avec cette
part inconsciente de la création artistique commune aux artistes
d'Occident comme à ceux d'Afrique noire (ou d'ailleurs), en l'occurrence
: à l'un de la rue Hippolyte-Maindron, à un autre de Gbakpoulona.
Le lion, le serpent, le chasseur
Le 6 janvier 1996, au matin, Tyohèpté m'avait en effet parlé de
l'usage de certains thil-bia, tandis que j'avais auparavant
répondu à quelques-unes de ses questions concernant la sculpture
au " pays des Blancs ", intérêt du reste partagé par tous les sculpteurs
rencontrés. Comme pour chacun de nos entretiens, nous étions devant
son thilduu. A un moment, cessant ses explications, il y
est entré puis ressorti avec une canne en bois, taillée et sculptée
de sa main, plus particulièrement à hauteur du manche où sont représentés
un lion, un serpent et un chasseur. Il l'a glissée entre mes mains,
demandant que je la regarde, puis a repris ses explications sur
l'usage et la fonction des thil-bia. Tout en poursuivant
notre conversation, je regardai cette canne, admirablement sculptée
(à n'en pas douter, raison pour laquelle Tyohèpté, tout à fait conscient
de son talent et des qualités particulières de cette canne, l'avait
soumise à mon appréciation), puis la tenant à l'horizontale, afin
de l'apprécier sous un autre angle, j'en remarquai les aspects et
formes ithyphalliques. Je me gardai de n'en rien dire, et quand
il me demanda ce que j'en pensais, je répondis : "Je la trouve très
belle ", cherchant à ce qu'il m'éclairât sur la signification de
la " scène " représentée sur le manche.
Cette canne, c'est
thil Maassé - cependant qu'il charlatait un matin dans son
thilduu - qui lui a dit de la sculpter afin d'être protégé
lorsqu'il s'éloignerait de chez lui, allant à des funérailles ou
au marché. Trois personnages y sont, je l'ai dit, représentés :
un chasseur, un lion, un serpent, ce dernier animal, considéré par
les Lobi comme l'un des animaux les plus puissants de la faune,
figure ici la puissance de Maassé (26).
Ce que symbolise donc la scène sculptée sur le manche, c'est la
toute-puissance du serpent, autrement dit de thil Maassé
: le chasseur avait tué beaucoup d'animaux, et un jour le lion,
las de se voir, partant, privé de nourriture, tua le chasseur, se
croyant à l'abri de toutes représailles puisqu'il est l'animal le
plus fort. C'était cependant compter sans le serpent, complice et
protecteur du chasseur, qui, en dépit de sa petite taille, s'avère
supérieur au lion car, le piquant, il le tue. Autrement dit, quiconque
s'attaquerait à celui qui possède thil Maassé en subirait
aussitôt la vengeance. Donc, lorsque Tyohèpté sort avec cette canne,
il signifie à ses ennemis potentiels qu'il est protégé par son thil
(a. l'apparence possible de serpent), qui, plus fort que le lion,
l'est aussi plus que les hommes !
La symbolique,
ou plus exactement le premier niveau symbolique de la canne étant
à présent élucidé, je la lui présentai tenue à l'horizontale, et
demandai à quoi elle pouvait alors lui faire penser. Dans un premier
temps, " à rien ", dit-il, mais, sitôt après, il pensa à un fusil,
puis, très vite, regardant plus particulièrement le manche, il se
mit à rire et dit que ça ressemblait au sexe d'un homme ! Ce après
quoi je demandai s'il y avait déjà pensé : "Je
n'avais pas pensé à ça! J'avais fait mon travail comme ça. Mais
maintenant je reconnais, ça ressemble à un sexe d'homme. "
Puis, après coup, il a ajouté : " Ça me rappelle
la phrase de tout à l'heure. " Faisant allusion à celle-ci
: " Mes sculptures me permettent de rendre visible
l'invisible ". Le même jour, en tout début de matinée,
je m'étais en effet livré à cette sorte de " petit jeu " consistant
à lui lire, après traduction de Gongone, des propos d'artistes occidentaux,
afin qu'il précise avec lesquels ils pouvaient se reconnaître quelque
affinité. Cet énoncé, où je m'étais permis de substituer " ma toile
" à " mes sculptures " est de Bram Van Velde (27).
Sur le coup, Tyohèpté l'avait facilement faite sienne, car elle
signifiait à ses yeux rendre visibles les thila qui appartiennent
à la sphère de l'invisible.
Mais, maintenant
que nous avions fait le " tour " de la canne, cette citation offrait
à Tyohèpté une autre interprétation : l'invisible ne concernait
plus les thila, il renvoyait à ce qu'on peut, l'ignorant,
avoir en tête. Autrement dit, s'il se souvenait tout à coup de cette
phrase de Bram Van Velde - avec une évidence qui n'avait pas manqué
de m'émouvoir -, c'est qu'elle induisait qu'en sculptant on peut
rendre visible ce qu'il y a d'invisible dans notre esprit au moment
où l'on sculpte. C'est dire, pour partie : l'inconscient - celui
aussi, à n'en pas douter, de la création artistique et le regard
que des sculpteurs lobi posent sur des sculptures occidentales tend
à l'affirmer selon des perspectives pour le moins excitantes.
Tout comme j'avais
pu soumettre à l'appréciation de mes interlocuteurs ces quelques
paroles de Bram Van Velde, j'avais emporté des photographies d'œuvres
sculptées par des artistes occidentaux : Giacometti mais également
Zadkine, Brancusi, Picasso, etc. Cette idée m'avait été suggérée
par Sally Priée, laquelle remarquait : " L'Homme Occidental, en
pleine possession des processus de pensée analytiques conscients,
peut examiner la production créatrice de ses frères moins civilisés
et apprendre à les connaître. L'inverse, en revanche, n'est pratiquement
jamais envisagé. De très nombreuses études sur le terrain visent
à présenter à des indigènes d'une tribu ou d'une autre des spécimens
artistiques de leur propre zone culturelle pour qu'ils les évaluent
et les commentent, mais peu de chercheurs ont eu l'idée de recueillir
les réactions de ces mêmes indigènes devant les reproductions du
Christ jaune de Gauguin ou des fresques de la chapelle Sixtine "
(Price 1995 : 60). Soit encore de Homme et femme ou de
Lotar assis (III) de Giacometti.
Deux remarques
liminaires s'imposent : premièrement, tous les sculpteurs auxquels
j'ai présenté ces documents photographiques ont été formidablement
passionnés pas ceux-ci qui leur offraient de découvrir des sculptures
dont ils ignoraient, et pour cause (28),
l'existence ; deuxièmement, un tel procédé débordait sur la situation
ethnographique en ce qu'il impliquait un " renversement des positions
" : l'ethnographie devenant l'ethno-graphiant et vice-versa, en
sorte que mes interlocuteurs me posaient des questions sur le pourquoi,
le comment de telles sculptures. Ce que je n'avais cessé de faire
concernant les leurs.
Cela étant - et
avec à l'esprit la réserve qu'entraîne la quasi-transformation d'une
sculpture dès lors qu'elle est perçue non plus en trois mais en
deux dimensions - la " lecture " que les sculpteurs lobi ont pu
faire de ces œuvres a dégagé trois principaux axes d'intérêt, chacun
confirmant, éclairant, voire affinant les informations déjà obtenues
par des moyens d'enquête plus conventionnels (observations, entretiens).
• Premier axe : il concerne
les critères de beauté propre à la statuaire ; n'ayant plus l'environnement
religieux au sein duquel replacer ces sculptures (elles ne pouvaient
plus être reconnues comme thil, bien que maintes fois, les sculpteurs
m'aient demandé, découvrant la photographie d'une nouvelle sculpture
anthropomorphe: "Est-ce un thil?"), leur regard est
d'ordre purement esthétique, ce qui permet de connaître, mieux encore
que lorsqu'ils en parlent relativement aux thil-bia, les
qualités plastiques d'ordinaire recherchées pour la statuaire, au
premier rang desquelles la ressemblance, ce pourquoi de L'homme
qui marche Tyohèpté peut dire : " Si j'avais le bois je le sculpterais.
Tu vois la poitrine là ? Il l'a faite de cette façon et c'est ainsi
qu'il faut faire, c'est très bien, mais la tête il s'est trompé.
Il faut faire le cou plus petit. " Ça ne l'avait toutefois pas empêché
d'ajouter, quelques secondes après avoir regardé la photographie
: a dabolo paa! (le Blanc est fort!), preuve de l'admiration
qu'il eut pour cette sculpture.
• Deuxième axe : il porte
sur la reconnaissance du style personnel propre à chaque artiste,
y compris parmi les Lobi ; nous l'avions vu avec Kaldélété qui parvenait,
évidemment ai-je envie de dire, à attribuer à tel ou tel sculpteur
les thil-bia de son thilduu. Ainsi, sans difficulté, les
sculpteurs rassemblent d'un côté les œuvres de Zadkine, celles de
Picasso d'un autre, par ailleurs celles de Giacometti - de sorte
que si nous voulions tenter de savoir dans quelle zone ou village
tels thil-bia conservés dans nos musées (ou leurs caves !)
ont été sculptés et par qui, il faudrait examiner dans quelle mesure
leurs auteurs, en dépit des ans, pourraient être sortis de leur
anonymat dès lors qu'in situ on montrerait sinon leurs œuvres
du moins les photographies (29).
• Troisième axe : il touche
à l'interprétation qui est faite de sculptures plus ou moins abstraites
et où nous retrouvons d'évidence cet " inconscient qui apparaît
dans toutes les cultures "(Augé 1988 : 110).
Il serait au demeurant
trop long, sinon ici fastidieux, d'entrer dans le détail de ces
différentes axes ; je donnerai toutefois un aperçu du troisième
à travers deux exemples : Homme et femme et Lotar assis (III) -
et s'il s'agit d'œuvres de Giacometti, c'est d'abord qu'elles ont
été les plus appréciées par les sculpteurs lobi -, lesquels rejoignaient
pour le coup mes propres goûts ou préférences.
Le couteau, la flèche, le fusil
La plupart des artistes occidentaux donnent un titre à leurs œuvres.
Lorsqu'au musée nous allons les voir, nous prenons connaissance,
à la lecture du cartel, de ce titre notamment, lequel, à lui seul,
peut nous informer sur la signification potentielle de l'objet,
ce qui, concernant des œuvres abstraites, nous permet parfois d'en
saisir plus facilement le sens. C'est pourquoi il n'est en rien
surprenant qu'un sculpteur lobi, en l'occurrence Tyohèpté (mais
ce fut vrai pour Gbéringyilé et d'autres), soit quelque peu décontenancé
lorsque je lui montre - sans en donner le titre - la photographie
de Homme et Femme, sculptée en 1928-1929, et prétende n'y
rien voir ni comprendre, à première vue. Mais, parce qu'il est captivé
par ce qu'il a devant les yeux et tente de découvrir le sens de
cette œuvre, il y perçoit, ensuite, un animal. Puis, louvoyant d'une
interprétation à l'autre, après une trentaine de minutes environ,
il considère la pointe tels une flèche, un couteau, puis un fusil,
comme si chacun de ces objets était le maillon d'une même chaîne
métaphorique permettant dès lors à Tyohèpté d'interpréter rapidement
la partie érigée de la sculpture : il s'agit non pas d'un couteau,
d'un fusil ou d'une flèche, mais d'un sexe en érection. Et, cet
élément de l'œuvre étant découvert, Tyohèpté (et les autres) interprète
évidemment de suite l'élément incurvé qui lui fait face : le sexe
d'une femme, tant et si bien que la sculpture ne fait plus mystère,
Un Homme une Femme font l'amour.
Ainsi est-ce par
l'association progressive d'éléments symboliques (couteau, flèche,
etc.) que Tyohèpté Paie en vient à comprendre l'œuvre d'un artiste
occidental. Voilà qui tout en nous renvoyant à la canne et au serpent,
ne laisse pas non plus de rappeler " cet inconscient qui apparaît
semblable dans toutes les cultures ", comme l'écrit Marc Augé,
ajoutant : " Roheim écrit : "II y a des différences dans le moi
et dans les mécanismes de défense, mais pas dans le ça". Roheim
ne croit pas, comme font, dit-il, Jung et Freud, que les symboles
soient hérités et que chaque humain reçoive en héritage le symbole
du serpent comme pénis et de la caverne comme vagin
mais il affirme "que la disposition à former des symboles est héréditaire
et que le symbolisme lui-même est fondé sur la situation mère-enfant".
C'est à partir de cette situation, de cet environnement libidinal,
que se développerait notre tendance à investir l'environnement de
notre libido, d'où découle, entre autres, la nécessité de considérer
tous les objets érigés ou pénétrants comme des symboles mâles et
tous les objets récepteurs comme des symboles femelles " (Augé
1988: 110-111; mes italiques).
À cette citation,
pourrait être adjointe cette autre écrite quelque vingt-sept ans
plus tôt : " En effet, selon l'apparence, à tous les yeux, l'érotisme
est lié à la naissance, à la reproduction qui sans fin répare les
ravages de la mort " (Bataille 1961 : 22). Cette phrase de Georges
Bataille, écrite à propos de La scène du puits de la grotte
de Lascaux, renvoie, si j'ose dire, dos à dos, l'érotisme (la naissance,
la reproduction), la mort (le cadavre, le silence) et l'art (peinture,
sculpture...). La mort, c'est dire la disparition du corps, l'extinction
de la voix, l'irrévocable effacement du visage : c'est ce qu'il
y a de plus effarant, inacceptable. Raison pour laquelle, semble-t-il,
l'homme a eu besoin de l'art, d'un art qui cherchât la ressemblance
avec l'homme - ou son souvenir. Pour ce qui est de la statuaire
lobi, cela expliquerait, me semble-t-il, pourquoi l'homme a effectivement
besoin que les thila - ces intermédiaires entres les vivants
et les ancêtres d'une part, le dieu créateur d'autre part, les uns
les autres participant d'un monde invisible, inconnu, obscur, celui
du pays des morts pour les premiers, celui du ciel, de la foudre
pour le second -, que les thila, donc, leur soient aussi
proches, semblables, ressemblants qu'il est possible, et de telle
sorte que passant de la sphère de l'invisible à celle du visible
ils aient cette "apparence" humaine qui les révèle non plus lointains,
nocturnes, dangereux, mais familiers, de plain-pied dans ce monde
d'ici-bas où la mort menace sans relâche et contre laquelle les
thila et leur part visible, les thil-bia, aident précisément
soit à en retarder l'échéance, soit plus souvent à alléger ce qui
la rend inéluctable en cela même qu'elle lui est immanente : la
vie, la vie qui précède la disparition du corps, chemin du jour
à la nuit, passage du visible à l'invisible. L'inverse, en somme,
du chemin des thila qui grâce aux sculpteurs passent de l'invisible
au visible, manière " d'échange de bons procédés " où l'art, décidément
fidèle à lui-même, tenterait de conjurer la mort. Et, peut-être
aussi, en rendant la mort aussi belle que possible, aussi ressemblante
que possible à l'homme - avant la mort : tout comme s'il fallait
se l'approprier afin de la craindre moins. Pour cette raison, notamment,
il n'est pas étonnant que l'érotisme et par ailleurs la naissance
aient partie liée avec l'art, consciemment ou non, tant et si bien
que tenté de décentrer la phrase de Georges Bataille, j'écrirai
à mon tour : " à tous les yeux, l'érotisme est lié à la naissance,
à la production - artistique - qui sans fin répare
les ravages de la mort ".
Face à cette part
d'inconscient qui serait universelle, quant au symbolique, il semble
bien que l'on puisse également parler d'une " universalité de l'émotion
esthétique" (30),
sans qu'il s'agisse pour autant d'une attitude ethnocentrique ou
tendant à nier les particularités propres à chaque culture non plus
qu'à chaque individu. C'est ce que, au demeurant, laisseraient penser
les réactions d'artistes lobi face à ce qui est à mes yeux (mais
pas seulement) l'une des plus belles œuvres de l'art moderne occidental,
Lotar assis (III), dont la reproduction a fait l'unanimité
de ceux qui l'ont vue : elle a toujours été désignée comme la plus
belle parmi celles que je leur ai présentées. Quand Tyohèpté Paie
l'eut entre les mains, il l'a regarda longuement en silence, claquant
parfois la langue contre le palais tel qu'il le fait toutes les
fois qu'il réfléchit, qu'il est attentif ou impressionné par quelque
chose, jusqu'à ce que Gongone lui demandât comment il la trouvait.
Sans détacher son regard de la photographie, il répondit : dè
boorè... dè boorè (c'est beau...
c'est beau), ajoutant peu après que ça ressemblait à un homme qui
regarde quelque chose de dangereux ou d'inquiétant, peut-;tre quelqu'un
qui est mort...
Ensuite, il me
demanda comment était faite cette sculpture, comment 'artiste s'y
était pris.
Et, pour finir,
il me posa quelques questions sur cet homme, Alberto Giacometti,
dont il s'était dit, regardant Lotar assis (III), que pour
sculpter une statue comme celle-ci, il devait être seul et bien
triste.
Ainsi, regardant
la sculpture d'un artiste occidental, Tyohèpté Paie s'attachait
à comprendre l'œuvre, sa signification, la technique et les procédés
de sa réalisation, mais ne s'en interrogeait pas moins sur l'homme
qui l'avait créée. C'est, nous en conviendrons, le parfait exemple
de ce que devrait être une démarche ethnographique, laquelle, en
matière d'art notamment, devrait s'attacher autant aux œuvres que
"donner quelque idée des hommes qui les ont faites et de ce qu'ils
avaient en tête" (Leiris 1996 : 1094).
Toutefois, il est
vrai qu'il ne s'agissait pas pour Tyohèpté de savoir si la sculpture
des Blancs pouvait être considérée tel un art à part entière (art
quelque peu différent du sien, art parmi d'autres) et si, pareillement
à lui, un artiste occidental pouvait avoir un quelconque génie !
L'ethnologue, le musée, le marchand
En conclusion de cette étude, j'aimerais tenter d'apporter, ou de
conforter certaines idées concernant le futur " Musée des arts et
des civilisations " (MAC). Mais, auparavant, je voudrais renvoyer
à ces quelques notations, écrites en 1929, qui demeurent d'une troublante
actualité.: "A côté de l'instrument exposé doit figurer une photographie
du joueur de celui-ci ; l'objet muet, et sa position entre les mains
de qui l'éveille et soudain la multiplie. Mais, dans un musée d'ethnographie,
la reproduction photographique n'a pas cette seule utilité : doublée
toujours de son synonyme - le phonographe -, elle nous conserve
de plus l'idée d'instruments tels que le joueur y est tout, que
par ses soins la nature devient source directe de sons" (Schaeffner
1929 : 252).
À relire aujourd'hui
ce texte, dont les principes d'exposition (ils mettent l'accent
sur l'intentionnalité du geste) valent à mes yeux pareillement pour
la sculpture (et aussi pour les arts du corps, la poterie ou la
vannerie), nous pressentons, de suite, qu'il enseigne ou, plus justement,
rappelle ce que devrait effectivement être un musée d'ethnographie,
lequel ne se contenterait pas d'exposer des œuvres d'art, mais -
dans un même temps et, partant, dans un même lieu - présenterait
ceux qui les ont créées, ainsi que l'environnement culturel au sein
duquel elles virent le jour.
En outre, il semble
que si ces principes, énoncés par André Schaeffner, ont été mis
en pratique au Musée d'ethnographie du Trocadéro, puis au Musée
de l'Homme, ils ont très vite été détournés au point de n'en plus
être qu'une caricature, le diorama tenant lieu de contextualisation.
En revanche, paradoxalement, ils ont trouvé quelque écho dans des
musées d'art moderne -c'est entendu : de l'art moderne d'Occident.
Lors d'expositions, de rétrospectives, il est fréquent qu'aux côtés
des œuvres exposées soient vendues toutes sortes de publications
: biographie(s) de l'artiste, mémoires et correspondances de celui-ci
(si elles existent), témoignages le concernant, etc. Et, de plus
en plus souvent, à la fin de l'exposition - à mi-chemin parfois
- un ou plusieurs documentaires nous font voir l'artiste au travail,
entendre sa voix, découvrir sa silhouette,son visage - tout comme
si les œuvres ne se suffisaient plus à elles seules, qu'il faille
connaître l'artiste (et ses intentions) pour les saisir, les apprécier
davantage. Pourtant, ces œuvres ne nous viennent pas d'un ailleurs
duquel les formes et l'environnement où elles s'élaborent nous seraient
étrangers ; elles sont au contraire mises au jour dans un cadre
culturel qui nous est familier : il est celui où nous vivons, avons
grandi et dont on nous a instruits, fût-ce sommairement, à l'école
par exemple (à la radio, à la télévision à présent). Bref ! Que
nous en ayons conscience, ou non, nous sommes sinon conditionnés
du moins formés, éduqués de maintes manières pour voir, apprécier,
comprendre ces œuvres - ce qui présida à leur avènement ne nous
est pas inconnu, tel que cela peut l'être pour Tyohèpté Palé
découvrant Homme et Femme, ou pour nous autres regardant
une sculpture africaine dont le sens nous échappe.
Donc, face à l'abondance
d'informations concernant et l'artiste, ses œuvres, et son environnement
culturel dès qu'il s'agit d'art occidental, la situation semble,
paradoxalement, tout à l'inverse pour ce qui est de l'art africain
et de l'art primitif en général : non seulement l'anonymat des artistes
continue d'être trop fréquemment de mise, mais le milieu d'origine
où ils ont créé leurs œuvres, de même que la fonction de celles-ci
restent méconnus de la plupart.
Aussi est-ce pour
ces œuvres que des efforts - à tout le moins équivalents à ceux
dont bénéficient art et artistes occidentaux - devraient être déployés
quant à leur mise en place, ou en scène, dans l'espace du musée
où, pas plus ici que là-bas, il n'y aurait de raison pour que soient
indépendamment pensées qualités plastiques et valeur fonctionnelle.
S'il est heureux que les idées d'André Schaeffner aient été reprises
et généralisées par les musées d'art moderne (sans que leurs conservateurs
en eurent forcément conscience), il est regrettable qu'elles l'aient
si peu été par les musées d'ethnographie où elles demeurent si souvent
" lettre morte ", et où c'est à la lumière de la seule conception
occidentale de l'art que sont considérées nombre de ces œuvres -
œuvres dont "les figures nous tiennent en respect, [...] portent
en elles leur distance et révèlent leur être profond. Dénudées,
démasquées, c'est alors leurs doubles inconnus qui se découvrent.
Leur attitude hiératique trahit une insensibilité souveraine. Elles
échappent à notre compréhension, repoussent nos élans. Elles ne
nous dédaignent pas, elles nous ignorent et nous dominent. On les
dirait fichées sur leur socle pour l'éternité, enracinées à leur
rocher. La gravité de leur maintien, l'ascétisme de leur geste et
ce regard qui traverse le temps, qui
nous traverse sans s'infléchir, sans soupçonner notre opacité et
notre stupeur, leur donnent l'apparence de divinités" (Dupin 1991
: 29). Ces œuvres que le poète Jacques Dupin ressent si proches
du divin n'ont pas été créées par un artiste africain, mais par
Alberto Giacometti, comme quoi, l'art d'Occident, y compris l'art
moderne ne renverrait pas uniment à lui-même, mais au divin : une
autre raison, peut-être, pour imaginer que les arts africains devraient
être, à la limite, exposés au musée d'art moderne (31).
Ou, dans un musée qui serait moderne, et utiliserait toutes les
techniques à disposition afin qu'aux côtés des œuvres exposées,
l'on puisse - tant par le cartel, la photographie que le documentaire,
des ouvrages ou des supports multimédias - sortir l'artiste africain
de son anonymat tout en mettant en perspective les moments biographiques
qui ont pu, de telle ou telle manière, orienter ses choix esthétiques
; et afin que l'on puisse, aussi, avoir une connaissance - qui ne
fût pas seulement de principe - du contexte qui suscita l'avènement
de ces œuvres d'une part, l'usage auquel elles étaient destinées
d'autre part - d'autant plus efficacement, au reste, qu'elles étaient
belles.
En ce sens, les
tentatives et approches ne manquent pas, et à entendre les déclarations
- d'intention ? - d'aucuns, on serait en droit de souhaiter que
le futur Musée des arts et des civilisations, ne délaissât pas en
cours de route quelques-unes des directions qui - tel un écho aux
idées d'André Schaeffner (preuve, s'il était besoin, que l'on a
décidément peu progressé depuis !) - président à son élaboration,
notamment celle-ci, non pas d'un ethnologue, mais (c'est un comble
!) d'un des plus célèbres collectionneurs parisiens : " Les objets
ou séries d'objets seront présentés par zone géographique, puis
regroupés thématiquement autour d'un même sujet. Il existera bien
sûr des thèmes transversaux. On tâchera de montrer comment un artiste
a proposé, à travers une démarche artistique souvent originale une
identité a son groupe. Une iconographie - gravures ou photos - et
un texte synthétique apporteront un éclairage supplémentaire aux
visiteurs. A côté du grand art, l'art au quotidien et l'art populaire
ne seront pa oubliés. Par ailleurs, le cinéma avec une programmation
renouvelée et lamusique avec la création d'un véritable salon de
musique seront des poini forts de ce nouvel établissement " (32).
Nous ne pourrions souhaiter mieux. Toutefois, il est pour le moins
regrettable que l'auteur de ces ligne; Jacques Kerchache, aujourd'hui
"conseiller scientifique de la Mission de préfiguration du Musée
des arts et des civilisations", s'attache à choisir - selon des
critères uniquement esthétiques et, au demeurant, des plus subjectifs
- un certain nombre de pièces relevant des arts primitifs (ou "premiers"
!), afin qu'elles soient exposées, tels les chefs-d'œuvre du genre,
dans le plus grand musée du monde. Autrement dit, le Musée du Louvre,
où il est fort à craindre que ces œuvres seront présentées comme
anonymes et à l'écart des considérations ethnographiques qui n'enlèvent
rien, il s'en faut, à leur qualité plastique. Attendons de voir
pour en juger.
MOTS CLÉS/KEYWORDS
: art africain/African art - ethno-esthétique/ethno-aesthetics
- Lobi/Lobi - Burkina Faso - musée d'ethnographie/museun
of ethnography - sclupteur/sculptor retour
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