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les
fonctions des statues chez les baoulé
(Texte de Alain-Michel Boyer,
dans "Arts Premiers de Côte d'Ivoire", éditions
Sépia)
Toutes ces effigies, qu'elles
soient humaines ou animales, condensent des forces
spirituelles, elles donnent aux esprits l'habitacle d'une
forme matérielle ; elles sont les points de
concentration d'un pouvoir surnaturel et apparaissent
toujours comme le support d'un rite : chez les Atié
aussi bien que dans les ethnies du Centre, elles servent
d'intermédiaire entre la " féticheuse " et la
divinité. Certaines jouent un rôle dans des
cérémonies de guérison, et beaucoup
d'entre elles sont liées à des cultes de
fécondité : comment s'étonner alors que
dans les ethnies du Sud-Est, mais aussi chez les Dan, les
statues reflètent un idéal de beauté
féminine en pleine maturation
? C'est du reste le cas, au centre du pays, des
créations des Yohourè, des Wan, des Mwan, des
Tagbana et des Djimini du Sud, des Baoulé : un grand
nombre de statuettes de ces peuples appartiennent à
la catégorie des conjoints d'un outre-monde,
parallèle au nôtre, qui ne se confond pas avec
un simple au-delà. Dans cette conception, tout
individu sur terre possède dans cet ailleurs un
conjoint qui s'ajoute à sa famille réelle,
mais qui ne se manifeste ordinairement qu'à partir de
l'âge de quinze ans, lorsque des troubles surviennent
(une femme ne parvient pas à avoir d'enfant, un homme
ne trouve pas de compagne durable ; ou il est impuissant, il
se tient pour différent des autres, et estime que ses
semblables le repoussent). Brusquement confronté
à l'énigme de son identité, aux
défaillances ou aux exigences de son corps, à
un conflit psychique, l'individu projette son
désarroi intime sur ce double sexuellement
inversé qui relève de l'éros comme
principe fondamental des pulsions de vie, et qui exprime une
irréductible altérité. La personne
atteinte d'un tel coup du sort va consulter le devin (le
komien ou le ngoïmanfoué) qui
dévoile l'origine des ennuis. Comme un homme
possède toujours une épouse de l'outre-monde
(blolo bla) et la femme un époux (blolo
bian), le devin, après avoir établi les
raisons de la colère du conjoint, demande que la
personne venue en consultation fasse sculpter une statuette
qui évoquera (au sens précis du terme) cette
présence de l'outre-monde. Dans beaucoup d'ethnies,
il fournit même des indications formelles assez
précises : hauteur de la statuette, position des
membres, type de coiffure, etc.
Autre raison de faire sculpter des
statuettes : fixer des génies de la nature, par
définition volages et errants, à
l'intérieur du village, pour les amener à
résider, au moins temporairement, dans une oeuvre
d'art qui puisse, sinon absorber
leur pouvoir, du moins le réguler. A priori
néfastes, espiègles, et surtout horriblement
laids, voire difformes, les génies de la nature, chez
les Baoulé par exemple, peuvent devenir
bénéfiques si on les honore convenablement :
lorsqu'ils se sont emparés d'une femme,
jusqu'à la faire tressauter, courir, trembler, il
convient, après consultation d'un devin, que la
possédée fasse sculpter une statuette qui
devient le réceptacle du génie et qui le
représente, non pas tel qu'il est dans la
forêt, mais sous des traits idéalisés,
magnifiés. La recherche de la perfection
esthétique produit une sorte de sublimation des
forces élémentaires de la nature : de
même que la sculpture transmue en charge positive la
négativité du génie, de même
l'artiste doit transformer la difformité en
beauté physique absolue. C'est pourquoi, à la
différence de ce qu'il advient dans la statuaire de
l'Asie, l'image ne tend pas à être ce qu'elle
représente, ni même son substitut partiel :
elle n'est qu'un signe, et une voie d'accès. Du coup,
bien souvent, les statuettes de génies interviennent
dans des pratiques divinatoires.
Alain-Michel
BOYER
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